Métaux rares : l'Europe peut-elle reprendre la main sur la Chine ?

Face à la montée en puissance de la Chine, les constructeurs automobiles européens tentent de relocaliser leur production. Derrière cette stratégie se joue une question de souveraineté industrielle. Depuis cinq ans, l'Union européenne s'emploie à limiter la concurrence avec les acteurs chinois en instaurant des cadres réglementaires. Des gesticulations législatives qui paraissent vaines tant l'avance prise par la Chine semble conséquente.
Pour rappel, l'influence de Pékin dans l'automobile ne se cantonne pas à la "simple" production de véhicules électriques, mais s'étend à l'ensemble de la chaîne de valeur de cette industrie. Car derrière chaque véhicule électrique se cache une dépendance bien plus stratégique aux métaux critiques, indispensables à la fabrication des batteries, des moteurs électriques et des composants électroniques. À elle seule, la Chine représente près de 90 % de la capacité mondiale de raffinage des métaux rares utilisés dans les VE.
Naturellement, un tel constat ne peut être qu'alarmant pour l'ensemble des pays européens, qui encourent une "vassalisation" forcée par leur dépendance aux terres rares, essentielles pour l'industrie mondiale, et plus particulièrement automobile.
Au cours d'un colloque organisé par le magazine politique L'Hémicycle, le 7 juillet 2026, l'institut d'études Norstat s'est penché sur l'avis des Français sur les questions de souveraineté industrielle. S'ils ont conscience de la dépendance envers des pays tiers, ils perçoivent moins les enjeux de puissance et de guerre économique.
Ainsi, 65 % pensent que la dépendance à l'étranger constitue un problème et seuls 52 % estiment que la Chine a pris une avance importante dans la bataille des matières premières stratégiques. Par ailleurs, 48 % trouvent que la France a perdu de l'influence dans les pays producteurs. Seuls 39 % parlent de "guerre économique" et 37 % relient la perte des groupes miniers à un affaiblissement de la souveraineté. En d'autres termes, les Français perçoivent la dépendance, mais n'en mesurent pas encore toutes les implications géopolitiques.
Prendre conscience de l'avance chinoise
"Quand je vois que 52 % des Français pensent que la Chine a pris de l'avance, je trouve ça très faible. En réalité, elle exerce un contrôle quasi total sur la chaîne d'approvisionnement en matières premières", s'alarme Christel Bories, PDG d'Eramet, l'une des rares entreprises minières et métallurgiques européennes qui raffinent des matières premières en Europe, en Norvège et aux États-Unis, invitée à une table ronde organisée par L'Hémicycle.
Le groupe français est notamment présent dans le manganèse, le nickel, le lithium et les sables minéralisés (comme le titane ou encore le zircon). Selon la présidente d'Eramet, en moyenne, 70 % des métaux sont raffinés en Chine.
"Ils extraient directement ou indirectement entre 50 % et 60 % des terres rares à l'échelle mondiale et ils en raffinent entre 80 % et 90 %. Pour les métaux les plus critiques, c'est souvent 90 %. Nous ne parlons plus d'avantage concurrentiel, nous parlons davantage de prise de contrôle", s'inquiète Christel Bories. Une domination dans le domaine qui a de quoi étonner puisque la Chine ne bénéficie pas particulièrement d'un avantage géologique et ne possède que très peu de métaux sur son territoire.
Selon la présidente d'Eramet, depuis une vingtaine d'années – avec une accélération ces dernières années – la Chine prend des participations dans des mines du monde entier "de façon systématique et agressive". Le pays aurait ainsi investi près de 300 milliards d'euros – dont 33 milliards en 2025 – en dehors de son territoire pour sécuriser des gisements.
Pour Christel Bories, cette domination n'a pourtant rien d'une surprise. "La Chine ne l'a pas fait de façon cachée, à bas bruit. Elle l'a écrit dans ses trois derniers plans quinquennaux, il suffisait simplement de les lire", alerte-t-elle.
L’empire du Milieu n'a pas seulement gagné la bataille de l'extraction. Le pays a en effet construit massivement des capacités de raffinage sur son territoire afin d'être totalement intégrées dans sa propre chaîne de valeur.
Adopter la même stratégie
Pour Christel Bories, il faut à tout prix adopter la même stratégie que la Chine, car le sol européen compte très peu de matières premières et est relativement pauvre sur le plan géologique.
"Il y a certains sites, mais il faut les exploiter et c'est ce que nous essayons de faire. Ce n'est pas un hasard si le Critical Raw Materials Act fixe un objectif de 10 % d'extraction sur le sol européen. Cela sous-entend que 90 % des matières premières seront importées", détaille la présidente d'Eramet.
Pour elle, il est primordial que des entreprises comme Eramet puissent également opérer à l'étranger grâce à des partenariats dans des pays riches en ressources afin de sécuriser l'approvisionnement de l'Europe en métaux critiques. "Les pays les plus riches en ressources sont également ceux qui en ont le moins besoin", souligne Christel Bories.
Une prise de conscience
Le G7 d'Évian, qui s'est déroulé le 17 juin 2026, a permis d'identifier 195 projets dans la production, la transformation ou encore le raffinage. Des projets qui représentent un total de 64 milliards d'euros.
Raphaël Rey, président de la fédération des professionnels de l'extraction minière, de la métallurgie, de la sidérurgie et du recyclage des métaux (A3M), explique que les 70 adhérents de l'association ont participé, en amont du G7, en portant des "projets cathédrale".
"Ce ne sont pas uniquement des projets français et nous devons nous développer avec d'autres pays. Nous parlons beaucoup de la Chine, mais il y a également l'Inde, par exemple", souligne Raphaël Rey.
Le président d'A3M précise que l'aval de la filière a un rôle important à jouer dans sa capacité à s'engager auprès des partenaires que la fédération représente.
"La Chine produit 78 % du tungstène, un métal utilisé dans des usages civils comme militaires. Si le pays décide de ne plus livrer, cela signifie qu'en quelques mois nous pourrions ne plus être en capacité de fabriquer certaines pièces", souligne Raphaël Rey.
"Je crois qu'il y a, au sein du G7, un consensus et une prise de conscience : il faut agir. Les sept puissances les plus industrialisées du monde se sont aussi mises d'accord pour ne pas dépendre à plus de 60 % d'un seul acteur", souligne Sébastien Martin, ministre délégué en charge de l'Industrie, en préambule du colloque organisé par L'Hémicycle. Une prise de conscience qui s'ajoute aux initiatives déjà en vigueur en Europe et en France.
"Au niveau européen, il y a le Critical Raw Materials Act, qui a identifié un certain nombre de matériaux stratégiques sur lesquels nous nous sommes fixé des objectifs, et nous ne sommes pas en avance. Au niveau national, la France a contractualisé des relations diplomatiques plus fortes avec un certain nombre de pays, jour après jour, sous l'autorité de la Délégation interministérielle aux métaux critiques. C'est ce que je qualifie de diplomatie des minerais", ajoute-t-il.
Mais gare au retour de bâton. En mars 2026, la Commission européenne a annoncé les contours de l'Industrial Accelerator Act (IAA). Une nouvelle réglementation visant à instaurer une préférence européenne dans l'industrie, jugée par les constructeurs chinois comme une atteinte aux principes du libre-échange. "Quand la Chine va réagir, notamment avec l'adoption du texte à la rentrée, il y a un risque de pénurie et donc de vassalisation", précise Raphaël Rey.
Les propositions des industriels
Lors de la table ronde, les acteurs ont émis plusieurs propositions. Ils suggèrent notamment de mettre en place une stratégie d'approvisionnement portée par les "industriels de l'aval" de la filière. Une stratégie à adopter aussi bien dans l'extraction que dans le raffinage ou encore le recyclage des métaux critiques.
"La souveraineté, ce n'est pas l'autarcie. C'est disposer d'un portefeuille diversifié d'approvisionnements avec un socle national et européen. Nous travaillons notamment avec une vingtaine de partenaires et sur des projets qui se développent dans l'ensemble de ces pays."
Il est également question de faire émerger une véritable filière du recyclage. Raphaël Rey, président de la fédération des professionnels de l'extraction minière, de la métallurgie, de la sidérurgie et du recyclage des métaux (A3M), explique que les 70 adhérents de l'association ont participé, en amont du G7, en portant des "projets cathédrale".
"Ce ne sont pas uniquement des projets français et nous devons nous développer avec d'autres pays. Nous parlons beaucoup de la Chine, mais il y a également l'Inde, par exemple", souligne Raphaël Rey. Le président d'A3M précise que l'aval de la filière a un rôle important à jouer dans sa capacité à s'engager auprès des partenaires que la fédération représente.
"La Chine produit 78 % du tungstène, un métal utilisé dans des usages civils comme militaires. Si le pays décide de ne plus livrer, cela signifie qu'en quelques mois nous pourrions ne plus être en capacité de fabriquer certaines pièces", souligne Raphaël Rey "Nous avons toutes les technologies et les capacités. Dans le portefeuille de projets, nous avons débloqué, au niveau national, 7 milliards d'euros et une grande partie concerne le raffinage et la transformation", poursuit-il.
Parmi les principaux freins à la réalisation de ces propositions figure la « volonté des industriels de l'aval » de réellement prendre en compte les risques liés à l'absence de diversification des approvisionnements, selon le président d'A3M, même s'il reconnaît que des progrès ont été réalisés. Christel Bories propose, pour sa part, la mise en place de prix planchers afin d'éviter les pratiques de dumping.
Ne pas oublier d'exploiter nos propres sols
Enfin, il a été évoqué le développement de l'exploitation des ressources disponibles sur le territoire national et européen. Un point qui se heurte encore à des blocages en France.
"Le problème, c'est que, pour exploiter nos sols, il faut disposer d'un projet avec un industriel en aval. L'exploitation d'une mine prend entre dix et quinze ans. Une entreprise comme Renault ne peut pas prendre des engagements sur une période aussi longue", souligne Christel Bories. "Nous pouvons récupérer des capacités de raffinage, mais pas les mines", ajoute la présidente d'Eramet.
Exploiter des métaux à l'international est une chose, mais qu'en est-il de nos propres sols ? L'entreprise Imerys, leader mondial des spécialités minérales pour l'industrie, est présente dans 50 pays et compte 150 sites industriels dans le monde. L'entreprise produit de nombreux minéraux utilisés dans les usages du quotidien, notamment dans les véhicules, grâce à l'extraction de lithium ou encore de graphite.
L'entreprise porte notamment un projet ambitieux : l'exploitation d'un gisement de lithium situé dans l'Allier, au cœur de l'Hexagone. Après plusieurs études géologiques destinées à qualifier le gisement, l'entreprise a investi plus de 10 millions d'euros. Ce gisement serait capable de produire 34 000 tonnes de lithium par an, soit de quoi équiper environ 700 000 véhicules électriques et répondre à une part importante de la demande européenne.
"Si nous voulons être souverains, il faut produire des métaux rares en Europe et tous les pays du Vieux Continent en sont conscients. Il y a également un enjeu climatique, car importer du lithium de l'autre bout du monde pour produire des véhicules électriques n'est pas forcément ce qu'il y a de plus pertinent sur le plan environnemental", Vincent Dufief, vice-président des affaires corporate du groupe Imerys.
Derrière la bataille des métaux critiques se joue bien plus qu'un enjeu industriel. Elle conditionne la capacité de l'Europe à produire ses batteries et ses véhicules. Après avoir laissé la Chine prendre plusieurs décennies d'avance, les industriels européens espèrent désormais rattraper leur retard. Reste à savoir si les investissements annoncés et les nouvelles réglementations suffiront à inverser le rapport de force.
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