Pour Michelin, la défense reste un marché de niche stratégique

Post-guerre froide, les investissements dans l’armement et la défense n’ont fait que s’étioler. Mais l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la multiplication des conflits au Moyen-Orient et les tensions géopolitiques ont propulsé le monde dans une nouvelle ère où la paix n’est plus un acquis.
Encore dans une certaine torpeur et davantage habitués aux petites séries, les industriels de la défense cherchent à massifier leur production. Parent du "fordisme", le secteur automobile semble tout désigné pour endosser ce rôle, qu’il s’agisse des constructeurs ou des équipementiers.
Dans ce contexte, où des constructeurs comme Renault, Volkswagen ou Mercedes-Benz se lancent sur le sujet et que des équipementiers y songent, le groupe Michelin constitue un cas légèrement à part. En effet, à l’inverse des autres groupes, le géant clermontois n’a jamais vraiment délaissé le sujet.
Toutefois, dans le contexte actuel, ses activités dans le domaine se sont renforcées. Ainsi, le secteur de la défense représente aujourd’hui entre 1 % et 2 % de son chiffre d’affaires et l'entreprise multiplie les projets.
"Il faut bien comprendre que Michelin n’est pas un industriel de la défense et n’a pas vocation à le devenir. Mais il joue un rôle citoyen et accompagne les armées françaises et leurs alliés", souligne Alain Barillier, en charge de la défense au sein du groupe Michelin. "Nous lançons un produit uniquement si nous pouvons apporter de la valeur ajoutée aux services de l’armée, des industriels et de l’État. C’est autant une approche régalienne qu’un business", ajoute-t-il.
Un leadership sur les pneus militaires
L’approche de Michelin dans le domaine de la défense s’appuie sur trois axes d’activité. Naturellement, le premier concerne la mobilité, avec comme fer de lance son savoir-faire dans les pneumatiques, aussi bien pour les systèmes terrestres que pour les avions.
L’entreprise équipe notamment les Rafale ainsi que les F-15 et F-35 américains, où elle est leader sur ce marché. Elle fournit également les pneumatiques du canon CAESAr, fleuron de l’artillerie française que l’on retrouve sur le théâtre de guerre ukrainien.
Dans ce même domaine, Michelin met à disposition ses innovations avec des chenilles composites pour les chars, des systèmes de télégonflage permettant de rouler dans toutes les conditions ou encore des pneus "airless".
Michelin s’intéresse également de près aux drones terrestres et s’est d’ailleurs rapproché de l’entreprise française Arquus, filiale du groupe belge Cockerill, pour son programme Pendragon. Il s’agit d’une unité robotique de combat (URC) autonome, pilotée par l’intelligence artificielle, qui devrait voir le jour en 2027.

Le Canon CAESAr. ©Adobe Stock-Florence Piot
Une force industrielle sollicitée
Mais au-delà du pneumatique, l’entreprise peut être sollicitée dans la défense via des services et un accompagnement qui s’étendent à d’autres domaines, notamment le support aux formations, l’ingénierie, la modélisation numérique ou encore la gestion de flotte via sa filiale Michelin Connected Fleet.
Une entreprise comme Michelin, c’est également un savoir-faire industriel très précieux dans une quête de massification de la production dans la défense. "En ce qui concerne la quasi-totalité des machines que nous utilisons pour nos besoins : soit nous les fabriquons nous-mêmes, soit nous les modifions, car nos exigences en matière de productivité industrielle nous obligent à adapter les machines, explique Alain Barillier. Nous avons une capacité et un savoir-faire en ingénierie très puissants que nous mettons au service d’autres industriels pour les aider à passer d’une production de petites séries à une production de grandes séries à coûts maitrisés tout en maintenant un haut niveau de qualité."
C’est dans ce contexte que le pneumaticien a signé une convention avec le cluster European defense economic network (Eden) lors de l’édition 2026 du salon mondial dédié à la défense, Eurosatory, qui s’est déroulé du 15 au 19 juin 2026.
Le groupe va donc travailler avec le réseau de 200 PME et ETI spécialisées dans la défense situé dans la région Rhône-Alpes élargie, afin de les accompagner dans le passage à une production de grande échelle.
Une expertise sur les composites mise à contribution
Enfin, n’oublions pas que Michelin est un spécialiste du domaine des composites. Pour rappel, ce sont des matériaux associant des composants aux propriétés antagonistes, composés de polymères et d’élastomères renforcés par du verre, du carbone ou encore du métal.
C’est en particulier dans le domaine des composites flexibles que le groupe se démarque. Un procédé très complexe que Michelin a décliné dans d’autres domaines que le pneumatique. Le groupe a ainsi présenté sur son stand d’Eurosatory des structures gonflables permettant de créer des abris qui se déploient simplement.
"Ce sont des structures avec une masse au mètre carré extrêmement différenciante par rapport à ce qui existe sur le marché. Elles peuvent être utilisées comme cage de Faraday ou comme poste de commandement", affirme Alain Barillier. Également spécialisé dans les résines, le groupe assure avoir trouvé "plein d’applications", sur lesquels il ne souhaite pas davantage communiquer.
Ne pas perdre de vue les civils
Michelin intègre également à son activité défense la protection civile. Le groupe propose ainsi, toujours grâce à son savoir-faire dans les composites, des produits tels que des civières gonflables développées en collaboration avec Orca ou encore des vestes de pompiers refroidissantes.
"Ce genre de produit nécessite une bonne connaissance des composites parce que vous pouvez avoir 200 degrés à la surface de la combinaison tout en conservant une température à la surface de la peau inférieure à 40 degrés", illustre Alain Barillier.

©Michelin
"L’angle et la raison de cette approche globale, c’est la protection de la vie, qu’il s’agisse de celle des soldats ou de la population civile. Nous ne développons pas des technologies pour le seul monde de la défense, mais des technologies duales, qui servent aux pompiers ainsi qu'à la protection civile et peuvent être adaptées à une armée, et vice-versa", assure Alain Barillier.
"Nous ne sommes pas une entreprise de défense, mais nous mettons notre savoir-faire au service de la défense", réaffirme-t-il. Une approche globale baptisée Michelin Life Protecting, spécifique au groupe, dont la structuration est récente.
Le groupe clermontois compose d’ailleurs avec trois types de clients dans ce domaine : les industriels, les agences gouvernementales et les armées. Des acteurs qui ont chacun leurs spécificités. "L’armée va peut-être vouloir des produits moins high-tech que les industriels, car elle souhaite maîtriser les coûts. Les agences gouvernementales, elles, pilotent leurs projets en fonction de leurs budgets et des considérations de souveraineté. Notre approche spécifique, c’est la compréhension fine des besoins de chacun d’entre eux."
Anticiper les attentes et les besoins
Michelin a toujours eu un pied dans le domaine. Dès la Première Guerre mondiale, le groupe a produit 1 596 Bréguet 14 B, un avion biplan utilisé pour la reconnaissance et le bombardement. À partir de la Seconde Guerre mondiale, l’entreprise a fourni des guides cartographiques permettant aux soldats de se repérer avec précision. "Michelin est considéré comme un partenaire fiable, reconnu et légitime des armées françaises et de leurs alliés", remarque Alain Barillier.
Aujourd’hui encore, le groupe assure être en communication permanente avec le monde de la défense grâce à ses activités existantes. Certaines de ses entreprises, comme Téléflow, qui propose des systèmes de télégonflage, sont présentes dans une cinquantaine d’armées dans le monde et échangent régulièrement avec elles.
Michelin entretient également des liens avec des agences d’innovation de la défense. "Toutes nos solutions actuelles dans ce domaine sont coconstruites avec les armées. Le dialogue est constant, mais il s’est renforcé dans le contexte actuel."

Alain Barillier, en charge de la défense dans le groupe Michelin, et ses équipes, à Eurosatory. ©Michelin
Pour proposer et concevoir ses différentes solutions, le manufacturier n’attend pas d’être sollicité par les armées : il anticipe. "Tout s’est accéléré à partir de l’invasion russe de l’Ukraine, mais nous avions déjà des signaux avancés", expose le responsable de la défense de l’entreprise.
Le groupe Michelin dispose en effet d’une veille géopolitique très importante ainsi que de capacités autonomes d’analyse et de compréhension. Le groupe suit ainsi strictement les lois en vigueurs, les prises de positions des organisations internationales et dispose d'une capacité de veille géopolitque permettant de documenter et d'objectiver les décisions que Michelin prend.
"Cette veille nous permet d’avoir un niveau de discussion pertinent avec les acteurs de la défense et les responsables politiques", détaille-t-il. Ainsi, le groupe a par exemple anticipé les enjeux de mobilité en milieu arctique, très sollicité aujourd’hui.
À travers cette veille géopolitique, Michelin s’interroge également sur les politiques les plus adaptées au continuum "paix-crise-guerre". "Il faut que nous ayons des scénarios qui nous permettent de piloter l’entreprise à travers ce continuum", certifie-t-il.
Une croissance à relativiser
L'entreprise clermontoise assure ne pas réaliser d’investissements spécifiques dans la défense, mais davantage dans les domaines technologiques et les savoir-faire qui y sont liés. Michelin utilise donc des investissements existants pour les décliner ensuite vers des produits adaptés aux besoins de la défense "à un instant T ".
"Si c’est un produit un peu trop spécifique, nous irons chercher des financements externes", précise Alain Barillier. Pour que cette activité soit profitable, la stratégie du groupe consiste à se différencier de la concurrence.
Pour rappel, ce secteur représente entre 1 % et 2 % du chiffre d’affaires du groupe. Si les activités sont en croissance, cette dernière restera modérée. "L'activité Défense est d'une des plus petites en matière de chiffre d'affaires qui soit piloté directement par le comité exécutif du groupe, preuve de son importance et de son caractère régalien", indique Alain Barillier.
Si la défense ne deviendra jamais un pilier économique du groupe, elle constitue désormais un terrain d'expression supplémentaire pour ses technologies et son savoir-faire industriel. À l'heure où les frontières entre industries civiles et militaires se redessinent, Michelin illustre surtout une tendance de fond : la capacité de l'automobile et de ses équipementiers à mettre leurs compétences au service des nouveaux enjeux de souveraineté, sans pour autant renier leur ADN.
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