Compétitivité, souveraineté, productivité : l’automobile européenne face à l’urgence

Luc Chatel, PFA
"C'est la dernière fois que je m'exprime devant vous en tant que président de la PFA"
Luc Chatel lance la seconde édition du Summit de la PFA. Le président de l’organisation professionnelle a tenu à rappeler l’importance des salons dans le paysage industriel français. "Post-Covid, beaucoup prédisaient la fin des salons automobiles avec l’avènement des ventes en ligne et la création d’événements propres. Mais nous avons toujours cru aux salons automobiles", assure Luc Chatel. Selon lui, l’événement, qui concentre une soixantaine de constructeurs, attend près d’un million de visiteurs et devient le "premier événement BtoC d’Europe".
"Cette semaine sera-t-elle une parenthèse enchantée ou l’ère du sursaut automobile ?", s’inquiète le président de la PFA, qui ajoute que l’Europe a perdu trois millions de véhicules depuis 2019, avec la perte de 50 000 emplois chaque année, et jusqu’à 75 000 dans les prochaines années. "Une question se pose : pouvons-nous encore sauver notre souveraineté ?", s’interroge le président de la PFA. Le président de la filière automobile française rappelle l’importance de geler la réglementation qui, selon lui, a "tué le segment A". "Les constructeurs européens sont focalisés sur l’adaptation aux nouvelles normes. Les Chinois courent un 100 mètres quand nous en faisons un 400 mètres avec un sac de plomb sur les épaules", ironise-t-il. Luc Chatel insiste ensuite sur l’importance de lisser les normes CAFE, que ce soit pour les véhicules particuliers ou les utilitaires, et d’apporter de la diversité technologique pour que les industriels continuent de faire leur métier. Le président de la PFA rappelle également qu’il est important de mettre en place des clauses de contenu local pour sauvegarder la souveraineté.
Enfin, Luc Chatel annonce qu’il s’agit de sa dernière intervention en tant que président de la PFA. "Il s’agit de la dernière fois que je m’exprime devant vous en tant que président de la PFA. Il a été un honneur pour moi de vous accompagner à chaque instant."Il conclut son dernier discours en insistant sur l’importance pour les industriels européens de rester unis. "Dans l’adversité, vous devez rester unis. La vague est tellement forte et vous ne gagnerez que collectivement. Il faut sortir des intérêts individuels au profit de la survie de l’industrie française et européenne", conclut Luc Chatel.
Antonio Filosa, Stellantis

Antonio Filosa, directeur général de Stellantis. ©JA
Un énorme potentiel pour la Citroën 2CV
Nouveau symbole de ce que peut être la petite voiture électrique en Europe, le directeur général de Stellantis fait du concept car présenté au Mondial de l’Auto presque un symbole de l’automobile européenne. À cause des règlements, le continent a perdu près de trois millions de voitures alors qu’une demande des consommateurs existe toujours. Mais c’est aussi un symbole d’une nouvelle régionalisation de l’industrie automobile. C’est, selon Antonio Filosa, sur ce constat qu’a été construit le plan stratégique FaSTLAne. Puisque dans les 60 milliards d’euros d’investissements, près de 40 % seront destinés aux technologies transversales entre marques, que ce soit pour les plateformes, les groupes motopropulseurs qui peuvent être mis en commun, mais aussi la technologie pour la voiture autonome. Mais l’urgence en Europe est bel et bien présente. Et le dirigeant appelle à un accord très rapide entre la France et l’Allemagne qui permettra d’avancer dans les décisions également à Bruxelles sur le paquet automobile européen. Antonio Filosa réitère sa demande de plus de flexibilité sur les émissions de CO2 sur une période de cinq ans et non de trois ans comme la Commission européenne le propose aujourd’hui. Idem pour le contenu local. Le Made in Europe est une excellente nouvelle, mais à condition d’y intégrer la R&D des constructeurs en plus d’une production européenne. "Nous n’avons plus le temps maintenant. Nous devons agir vite".
Oliver Blume, Volkswagen Group

Oliver Blume, patron du groupe Volkswagen. ©JA
C’est au tour d’Oliver Blume, président directeur général de Volkswagen, d’intervenir. Le dirigeant a tenu à rappeler l’importance d’une alliance entre les grands constructeurs européens et de porter une voix commune en faveur de la stratégie du Made in Europe. "Il faut être honnête. La compétition entre les Français et les Allemands s’est renforcée et a permis de créer une situation saine. Mais aujourd’hui, face aux défis auxquels nous sommes confrontés, nous devons agir ensemble", soutient-il. Comme le souligne le directeur général du groupe allemand, Volkswagen, Renault et Stellantis représentent 60 % de la production automobile européenne, ce qui engage une responsabilité pour ces marques. Il propose donc un mécanisme incitatif dans lequel 70 % des véhicules vendus par un constructeur en Europe respecteraient des critères de fabrication européenne. Il en appelle donc à un alignement politique entre la France et l’Allemagne pour "une trajectoire claire de la réglementation".
Face aux défis de l’électrification et de la souveraineté européenne, Oliver Blume assure que l’écosystème européen ne peut pas survivre en "vendant uniquement des voitures de luxe". Néanmoins, il nuance : "Les petites citadines électriques ne génèrent quasiment aucune marge aujourd’hui en Europe." En parallèle, face à l’électrification, le dirigeant de Volkswagen soutient la nécessité d’instaurer des supercrédits CO₂ pour les petites citadines électriques de moins de 4,20 m et d’apporter un soutien direct à la production européenne de batteries, sur le modèle de l’Inflation Reduction Act.
Pour rester sur l’électrique, si, au troisième trimestre 2026, les ventes de véhicules électriques de Volkswagen en Europe ont bondi de 60 %, "nous avons appris que cette transformation n’est pas un processus linéaire". Il en appelle donc à davantage de flexibilité dans le calcul des objectifs d’émissions de CO₂ en 2030, via une moyenne sur plusieurs années plutôt qu’une année fixe et sanctionnante. "Cela pourrait permettre d’éviter des milliards d’euros d’amendes ou des achats de crédits CO₂ auprès de concurrents chinois", assure le dirigeant.
Oliver Blume assure que le marché européen reste attractif, mais qu’une amélioration des conditions-cadres est nécessaire, notamment en baissant les coûts de l’énergie et du travail, mais aussi en réduisant la bureaucratie et en accélérant le déploiement des infrastructures de recharge, en milieu urbain comme rural.
Christophe Périllat, Valeo

Christophe Périllat, directeur général de Valeo. ©JA
"La survie de l’industrie automobile dépend de notre vitesse", Christophe Périllat, directeur général de Valeo
Alors que tous les regards et les discours des patrons automobiles se portent sur l’accord franco-allemand concernant le paquet automobile européen, le patron de Valeo préfère amener le débat sur un autre sujet critique face à la concurrence asiatique. Il faut dire que les dés sont presque joués sur le contenu local. Après avoir porté pendant près de deux ans l’importance d’un Made in Europe, Christophe Perillat porte le regard des professionnels sur l’importance de la vitesse. "La vitesse est devenue aussi importante que l’innovation, que le coût, la qualité et l’innovation", fait remarquer le dirigeant de l’équipementier français.
"Il y a quelques années, développer une plateforme demandait 7 ans et une fois le véhicule lancé, elle ne valait plus rien. Aujourd’hui en Chine, un nouveau modèle est développé en moins de 24 mois et peut continuer d’évoluer grâce aux mises à jour du logiciel." Bien sûr, l’IA est une énorme opportunité pour les équipes d’ingénieurs et en fait un élément majeur de la compétitivité. Grâce à l’IA, Valeo a notamment développé un nouveau modèle électronique de puissance 5 en 1 en seulement neuf mois. Mais au-delà de cette vitesse, c’est l’intégralité de l’organisation des entreprises qui doit être revue. Les organisations ont été conçues pour réduire l’incertitude avec des process de validation, de contrôle, toujours plus de bureaucratie, ce sont des mécanismes trop lourds, selon le dirigeant. Autant de niveaux que Valeo a décidé de réduire. "Nous avons supprimé de nombreuses fonctions du groupe pour réduire les niveaux hiérarchiques et renforcer les divisions en R&D. Notre objectif est de combiner en une seule étape la conception et la simulation réalisées. Cela veut dire aussi la réduction de 50 % du nombre de rapports de projets", explique Christophe Périllat. Pour faire simple : c’est l’entreprise dans son ensemble qui doit se transformer, éliminer ce qui n’est plus pertinent et accélérer le reste. "Plus vous agissez rapidement, moins c’est cher", résume Christophe Périllat.
Luc Chatel (PFA), Patrick Martin (Medef) et Alexandre Saubot (France Industrie)

Première table ronde sur le futur de l'automobile. ©JA
Réunis lors d’une table ronde, Luc Chatel, président de la PFA, Patrick Martin, président du Medef, et Alexandre Saubot, président de France Industrie, alertent sur la lenteur de l’Union européenne et de la France face aux enjeux actuels. Dans l’Hexagone, l’instabilité politique, entre dissolution du Parlement et approche des élections présidentielles, ainsi que le contexte géopolitique, inquiètent.
"Malgré des carnets de commandes globalement stables ou satisfaisants dans certains secteurs clés comme l’aéronautique et l’énergie, le moral des chefs d’entreprise se dégrade", souligne Alexandre Saubot. Cette situation génère, selon lui, un attentisme généralisé sur les investissements. Les trois intervenants s’accordent à dire que le problème majeur ne provient pas du business, mais de l’incapacité des pouvoirs publics à adapter la réglementation à la même vitesse que le marché mondial.
Et le secteur automobile traduit bien cette situation. Comme le rappellent les intervenants, la décision de passer à l’électrique ne relève pas de la nature du marché, mais d’une décision unilatérale des pouvoirs publics. "Les champions européens excellaient dans le thermique et on nous retire la technologie dans laquelle nous sommes dominants pour la remplacer par celle où, manque de chance, ce sont les Chinois qui dominent", souligne Luc Chatel.
Face à des constructeurs chinois qui ont 15 ans d’avance technologique et bénéficient de subventions massives de l’État (trois à quatre fois supérieures à celles accordées en France, selon les chiffres de l’OCDE), l’Union européenne fait preuve de lenteur face aux contournements commerciaux et aux surcapacités chinoises, comparativement à la réactivité américaine. "En Europe, on a mis deux ans et demi pour avoir des droits de douane entre 20 et 60 %… Deux ans et demi, c’est le temps qu’il faut aujourd’hui pour développer une nouvelle génération de voitures", rappelle Alexandre Saubot. S’ils saluent une prise de conscience bruxelloise, notamment sous l’impulsion du rapport Draghi, la culture européenne reste, selon eux, beaucoup trop axée sur la défense du consommateur et la décarbonation, au détriment de l’outil productif. Pour eux, il ne faut pas que les usines européennes soient sacrifiées au détriment des objectifs environnementaux.
Xiaopeng He, XPeng
Xiaopeng He, fondateur d’XPeng, mise sur la conduite autonome
Xiaopeng He, le fondateur du constructeur XPeng, pourrait presque sembler timide lorsqu’il monte sur la scène du Paris Automotive Summit qui se déroule ce 13 octobre 2026. Et pourtant, il suffit de quelques secondes pour comprendre que cette timidité est vite balayée par quelques chiffres. Le constructeur a produit 1,3 million de voitures et en a déjà livré 60 000 en Europe. Mais celui qui a donné son nom à sa marque automobile n’est pas juste un industriel. C’est un spécialiste de la tech qui utilise également l’automobile comme un véhicule d’innovations. Robots Taxis, robots humanoïdes, voiture autonome… c’est là son terrain de jeu. "La force de XPeng réside peut-être dans son IA et ses technologies de base mais aussi et surtout dans son envergure mondiale et sa capacité de mise en œuvre", indique son fondateur.
François Provost, Renault Group

François Provost, directeur général du groupe Renault. ©JA
"Sans assouplissement, le groupe pourrait envisager une réduction de la production européenne de 300 000 véhicules par an", François Provost, directeur général de Renault Group
"La France et l’Europe restent le cœur battant du groupe", entame François Provost lors de son intervention au Summit PFA 2026. Pour le directeur général de Renault : "Le secteur automobile connaît une crise existentielle majeure".
Face à ce constat, François Provost met en avant le bilan de Renault, avec 40 % des effectifs et 22 % de ses ventes réalisés en France. Il rappelle également que 13 milliards d’euros ont été investis depuis 2020 et s’engage à en investir 10 milliards de plus jusqu’en 2030, "si l’environnement économique et politique le permet".
"Face à cette crise existentielle, que faisons-nous ? Allons-nous nous contenter de gémir, de demander des aides ? Certainement pas", souligne François Provost. Le directeur général du groupe français estime qu’il y a trois priorités en matière de régulation afin de rétablir une compétition loyale. La première consiste à réaliser un accord commercial avec la Chine en encadrant les flux d’importation de véhicules chinois, tout en incitant les constructeurs à s’implanter en Europe avec une chaîne de valeur locale.
Ensuite, il réclame une trajectoire de décarbonation réaliste, avec un assouplissement du calendrier des objectifs CO₂, via une flexibilité de 20 % en 2035 et un lissage sur la période 2028-2032. "Sans assouplissement, le groupe pourrait envisager une réduction de la production européenne de 300 000 véhicules par an", alerte François Provost.
Enfin, comme il l’a déjà demandé lors de précédentes interventions, le directeur général de Renault veut un gel réglementaire de dix ans pour stopper l’inflation normative, qui a coûté plus de 3 000 euros par voiture sur les six dernières années. "On a des réglementations délirantes, un objectif inatteignable en 2035 et qu’est-ce qui se passe ? Bah, les Français ne peuvent pas s’acheter de voiture", assure-t-il.
Sébastien Martin, ministre de l'Industrie

Sébastien Martin, ministre de l'Industrie. ©JA
"Ne pas confondre protection et protectionnisme" : Sébastien Martin, ministre délégué à l’Industrie
Nouveau manifeste pour le Made in Europe et l’arrêt de la naïveté selon le ministre délégué à l’Industrie. "L’électrique est une opportunité pour notre industrie. Mais si l’Europe est ouverte, elle doit l’être avec des règles. Comme les autres marchés le font déjà". L’accord UE-Chine signé en début de semaine "est une bonne nouvelle de réciprocité et de compréhension partagée, estime le ministre. En réponse aux industriels qui avancent une lenteur bureaucratique à l’échelle européenne, Sébastien Marin n’a pas hésité à pointer du doigt à son tour les désaccords de la filière automobile. "Mais il faudrait aussi que la filière aille aussi plus vite à se mettre d’accord : ce serait plus simple", a-t-il indiqué. Reste que pour l’instant la lenteur reste du côté des gouvernants. L’accord franco-allemand indiqué comme imminent depuis la fin de la semaine dernière n’est toujours pas annoncé. Or, cet accord est essentiel pour l’avancée des textes réglementaires à Bruxelles.
Stéphane Séjourné, vice-président de la Commission européenne

Stéphane Séjourné, vice-président de la Commission européenne. ©JA
Un an après avoir qualifié le secteur de l'industrie automobile "en danger de mort", Stéphane Séjourné, vice-président exécutif à la prospérité et la stratégie industrielle de la Commission européenne, souhaite désormais faire passer le "patient en salle de réveil". Selon le responsable européen, la Commission a démontré ses engagements en matière de protection du marché intérieur, de simplification réglementaire et de flexibilité accordée aux industriels de l'automobile.
Pour répondre à la menace chinoise, un accord couvrant tous les types de véhicules hybrides (du mild-hybrid au rechargeable) vise à imposer un quota d’importation de 350 000 véhicules par an sur quatre ans, dans l’objectif de protéger les industriels. "Les outils sont à notre disposition, les sauvegardes, les quotas, les droits de douane, un deal global d’équilibre du secteur. Tout doit être sur la table." Afin de rééquilibrer le déficit commercial de près d’un milliard d’euros par jour avec la Chine, Stéphane Séjourné propose de conditionner l’accès au marché européen à des investissements productifs locaux, via la création de joint-ventures et de transferts de technologies, ou encore via la création d’emplois en Europe. Enfin, pour se montrer compétitive, l’UE doit, selon le responsable européen, tirer parti de la taille de son marché pour peser et imposer ses conditions dans les négociations. "Nous avons un marché de 450 millions de consommateurs. L’entrée dans ce marché est fondamentale pour un certain nombre de secteurs internationaux… Nous devons le monnayer."
En ce qui concerne le gel réglementaire demandé par de nombreux constructeurs européens, en particulier Renault, Stéphane Séjourné assure que le sujet est en discussion au niveau européen. Mais la priorité, pour le moment, est d’éviter l’instabilité réglementaire en n’ajoutant pas de surcoût réglementaire et de concentrer l’ensemble des ajustements sur une période délimitée, afin de permettre l’émergence de véhicules électriques abordables sur le sol européen. Pour Stéphane Séjourné, un accord entre la France et l’Allemagne servira de moteur pour débloquer le paquet réglementaire. L’important est de pouvoir mettre en place une politique industrielle européenne unique. "Il s’agit ici d’une vraie politique industrielle européenne et pas de 27 politiques industrielles en différents endroits depuis des années, avec des objectifs très contradictoires", expose-t-il.
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