Dacia : comment Renault reprend en main sa marque la plus rentable

Depuis le lancement de la Logan en 2004, Dacia a longtemps évolué dans l’ombre de Renault, avec l’image d’une marque à bas coût. À partir de 2021, son nouveau directeur général, Denis Le Vot, entreprend de transformer le constructeur roumain en une marque généraliste désirable et rentable.
Le dirigeant sait alors que le modèle du low cost est devenu difficile à maintenir en Europe. Les normes antipollution Euro 6 et les exigences de sécurité du règlement GSR 2 imposent des bases techniques modernes et de nouveaux équipements obligatoires, qui renchérissent le prix des voitures.
Dacia, une sœur devenue gênante pour Renault
Denis Le Vot engage donc un changement de cap : le low cost, c’est fini. Inscrite dans le plan Renaulution, cette évolution se concrétise avec le lancement de la nouvelle Sandero en 2021.
Jusqu’alors conçue sur l’ancienne plateforme B0, la meilleure vente de Dacia adopte la base CMF-B du groupe et les motorisations inaugurées en 2019 par la Renault Clio 5. Son style gagne également en séduction, au point de détourner une partie de la clientèle de Renault dans les concessions.
La "stratégie Le Vot" ne consiste plus à proposer la voiture la moins chère du marché, mais le meilleur rapport entre prix et prestations dans chaque segment. Dacia cherche ainsi à se défaire de l’image low cost qui lui colle à la peau pour devenir une marque "cool, outdoor et abordable".
Pour atteindre son objectif d’un million de ventes par an en 2030, la marque doit toutefois conquérir de nouveaux clients, notamment dans certains pays européens comme l’Allemagne, mais aussi sur le marché des flottes.
Elle investit alors dans un design plus séduisant, illustré par le nouveau Duster en 2024, et s’attaque au segment C avec le Bigster en 2025, puis le Striker en 2026. Ces modèles plus grands offrent aussi des perspectives de marge supérieures : celle-ci pourrait atteindre 8 000 euros sur un Bigster, selon nos sources.
La stratégie porte rapidement ses fruits, d’autant que la forte hausse du prix des voitures en Europe, alimentée par la crise énergétique et les difficultés d’approvisionnement en semi-conducteurs, joue en faveur de Dacia.
Sans recourir aux remises, la marque roumaine enchaîne les succès et devient la "poule aux œufs d’or" du groupe Renault grâce à son excellente rentabilité. Ces performances donnent à Denis Le Vot une grande liberté d’action auprès de Luca de Meo, alors très mobilisé par le lancement de la R5 et le développement d’Alpine.
L’électrification, source de tensions
Portée par une progression commerciale continue depuis 2021, Dacia bénéficie d’une forte dynamique au sein du groupe comme dans la presse, qui salue la méthode Le Vot. Mais ce succès nourrit aussi des tensions avec l’état-major de Renault.

Depuis la période Covid, les ventes de Dacia ont progressé année après année.
En interne, certains reprochent à Dacia de tarder à électrifier sa gamme. Dans le calcul des objectifs européens d’émissions de CO2, Renault doit compenser les émissions moyennes plus élevées de sa filiale en accélérant ses propres ventes de véhicules électriques.
Fort des résultats financiers de Dacia, Denis Le Vot défend une électrification au rythme jugé pertinent pour sa clientèle. Dès juin 2023, il annonce néanmoins une version électrique de la future Sandero.
En coulisses, les équipes travaillent également à l’extension de l’hybride sur les Sandero et Duster. Une déclinaison hybride rechargeable du nouveau moteur 1.8 Hybrid (HR18) est aussi envisagée pour les Bigster et Striker, avant d’être abandonnée.
Le remplacement de la Spring figure également au programme, avec l’ambition de rendre l’électrique accessible au plus grand nombre. À l’époque, il n’est pas question de créer une cousine de la future Twingo, mais un véhicule inédit, situé à mi-chemin entre les quadricycles et les citadines du segment A.
Sur ce dossier, la latitude dont bénéficie Denis Le Vot auprès de Luca de Meo se réduit en février 2025. Le directeur général de Renault Group annonce, contre l’avis du patron de Dacia, la commercialisation au début de 2027 d’une déclinaison de la future Twingo sous la marque roumaine. D’abord baptisée Evader, elle prendra ensuite le nom de Spring 2.
Cette décision intervient après l’échec, en mai 2024, du partenariat envisagé avec Volkswagen. Le constructeur allemand devait utiliser la plateforme de la Twingo E-Tech pour développer sa future ID. Up!, attendue en 2027.
Renault Group décide alors de sécuriser la rentabilité du programme Twingo et l’activité de l’usine slovène de Novo Mesto en produisant des variantes pour Dacia et Nissan, avec la Wave prévue au printemps 2027. Cet épisode, en apparence anodin, aura des conséquences importantes quelques mois plus tard.
Révolution de palais chez Dacia
Dans le plus grand secret, Denis Le Vot décide au printemps 2025 de quitter ses fonctions de directeur général de Dacia, après trente-cinq ans au sein de Renault Group. L’annonce officielle est prévue à la mi-juin et le communiqué de presse est prêt. Il ne sera finalement diffusé que le 1er septembre 2025.
Entre-temps, le président de Renault Group, Jean-Dominique Senard, convainc Denis Le Vot de postuler à la succession de Luca de Meo, qui annonce sa démission le 15 juin. Parmi les candidats figurent également Maxime Picat, qui vient de quitter Stellantis, et François Provost, alors directeur des achats, des partenariats et des affaires publiques.
Très apprécié, le patron de Dacia bénéficie du soutien de Jean-Dominique Senard, tandis que François Provost a celui de l’État français, actionnaire du groupe. Moins rompu aux jeux d’influence entourant la gouvernance de Renault, Denis Le Vot perd du terrain face à son concurrent, finalement nommé directeur général le 30 juillet 2025.
Les tensions apparues durant l’été prennent une autre dimension le 1er septembre 2025, lorsque Renault Group dévoile la nouvelle gouvernance de Dacia. Choisie par Luca de Meo avant son départ, l’Allemande Katrin Adt, venue de Mercedes-Benz, est nommée directrice générale.
Mais elle est placée sous la supervision de Fabrice Cambolive, directeur général de la marque Renault, qui prend la tête d’une nouvelle direction regroupant la croissance de Renault et de Dacia ainsi que le développement international.
Lors de sa première apparition officielle, en octobre 2025, la nouvelle dirigeante s’efforce d’afficher une gouvernance apaisée, mais le malaise est perceptible. Et pour cause : recrutée deux mois plus tôt, elle n’avait pas été choisie pour exercer dans une organisation bicéphale.
La gestion opérationnelle lui revient, tandis que Fabrice Cambolive pilote la stratégie produit. Autre signe de l’influence croissante de Renault sur Dacia : John Cleworth, ancien vice-président revenue management and launching operations de Renault, est devenu le 1er septembre 2026 directeur de la performance produit de la marque roumaine.
"Renault first" : la fin de l’indépendance de Dacia
Avec cette nouvelle organisation, le message est clair : Dacia doit laisser le premier rôle à Renault. Sur le papier, veiller à la cohérence des deux gammes et éviter leur cannibalisation relève du bon sens. Mais l’équilibre devient plus délicat dès lors que le patron de Renault arbitre aussi la stratégie de Dacia, un rôle qui revenait auparavant à Luca de Meo. Les premières décisions ne tardent pas.
En octobre 2025, Dacia présente plusieurs nouveautés, parmi lesquelles les Sandero et Jogger équipés du nouveau moteur 1.8 Hybrid. Alors que le lancement des deux modèles était prévu en janvier 2026, celui de la Sandero est finalement repoussé à l’été. Officiellement, le constructeur explique ne pas pouvoir déployer simultanément cette motorisation sur les deux véhicules, produits dans la même usine au Maroc.
Selon nos informations, Fabrice Cambolive a toutefois pris cette décision afin de ne pas concurrencer la nouvelle Renault Clio durant sa phase de lancement, alors que le moteur 1.8 Hybrid constitue l’un de ses principaux arguments commerciaux.
Le concept Hipster, un petit véhicule électrique de trois mètres imaginé sous Denis Le Vot, fait lui aussi l’objet d’une révision. À l’origine, ce quadricycle lourd à quatre places de catégorie L7 devait être lancé au début de 2027 pour environ 13 000 euros. À l’automne 2025, les équipes sont invitées à revoir le projet afin d’en réduire sensiblement le prix et d’étudier une déclinaison biplace de catégorie L6.
Le véhicule est toutefois maintenu au programme, notamment pour des raisons industrielles : il doit contribuer à l’activité de l’usine chinoise exploitée avec Dongfeng et Nissan, qui produit l’actuelle Spring, dont la fabrication s’arrêtera à la fin de 2026. Le Hipster doit y être assemblé en vue d’un lancement à la fin de 2027.
Le B-SUV annulé, la Spring 2 retardée
Une autre décision marque cette reprise en main. L’ancienne direction avait prévu de remplacer la Sandero Stepway par un véritable B-SUV d’environ 4,15 mètres. Baptisé Stepway 2.0, ce modèle devait reprendre la plateforme de la future Sandero et être lancé quelques mois avant elle, à la fin de 2027.
À la fin de 2025, le projet est purement et simplement abandonné au profit d’une nouvelle version Stepway de la Sandero, obligeant David Durand, directeur du design de Dacia, à revoir sa copie. Deux raisons auraient motivé ce choix : économiser environ 200 millions d’euros et préserver le territoire commercial du Renault Captur, dont le remplacement est attendu en 2029.
La Spring 2 subit le même arbitrage. Dacia devait la dévoiler au début de l’été 2026 avec un prix inférieur de 2 000 euros à celui initialement envisagé, soit à partir de 18 000 euros. Mais, afin de ne pas interférer avec la Renault Twingo, qui rencontre un vif succès depuis son lancement en avril 2026, sa présentation a été repoussée de quelques mois. Sa commercialisation interviendra au début de 2027 pour un prix de départ de 17 900 euros.
Nouvelle Sandero, nouvelle image de marque
Après une nouvelle progression de ses ventes en 2025, Dacia marque le pas en 2026, avec un recul de 8,1 % au premier semestre. Franck Marotte, directeur marketing, ventes et opérations de Dacia, avance plusieurs explications : "Nous faisons désormais face à une concurrence beaucoup plus frontale. Stellantis est particulièrement agressif commercialement, comme certains constructeurs chinois."
Si la hausse des prix de Dacia est souvent mise en cause, la marque a surtout perdu la bataille des remises face à Citroën, Fiat, Opel et MG. Le rapport prix-prestations des Duster et Bigster s’en trouve dégradé.
Selon nos sources, leurs carnets de commandes n’atteignent que 85 % des objectifs fixés. Fait suffisamment rare pour être souligné, Dacia a lancé en août une offre promotionnelle accordant trois mois de loyers sur les Duster et Bigster en stock. Enfin, avec une Spring en fin de carrière pour seul modèle électrique, la marque ne peut répondre à la progression de la demande sur ce marché.
Ce contexte donne depuis quelques mois des arguments aux stratèges de Renault Group pour faire évoluer la recette Dacia. Un nouveau plan est en préparation. Il vise à repositionner la marque sur l’entrée de gamme et à établir une frontière plus nette avec Renault.
Cette stratégie sera déployée avec la future Sandero, attendue au printemps 2028. Le modèle inaugurera également une nouvelle identité de marque davantage centrée sur l’accessibilité.
Fabrice Cambolive a demandé aux équipes de réexaminer l’ensemble des projets en cours avec un mot d’ordre : réduire les coûts. Cette orientation devrait se traduire par moins d’équipements, une diversité réduite et une séparation plus franche des territoires entre la Sandero et la Clio.

À l’horizon 2029, Dacia aura intégralement renouvelé sa gamme et étoffé son catalogue de deux nouveaux modèles (Hipster et Striker). ©JA/Grégory Pelletier
Selon les informations du Journal de l’Automobile, la future Sandero sera moins chère que l’actuelle, proposée à partir de 13 290 euros. Elle recevra un nouveau moteur d’entrée de gamme, le trois-cylindres 1,2 de 90 ch (HR12 Eco), ainsi qu’une motorisation hybride moins puissante que le 1,8 de 155 ch. Cette dernière reposerait elle aussi sur le trois-cylindres 1,2, plus compact et plus léger.
La version électrique reprendra les nouveaux composants attendus au début de 2027 sur la R5 Five : le moteur électrique de la Twingo, fabriqué à Cléon, et une batterie LFP. Son prix d’appel devrait être inférieur d’environ 2 000 euros à celui de la R5, soit entre 22 000 et 23 000 euros hors aides à l’achat.
Ce nouveau visage de Dacia achèvera de se dessiner à la fin de la décennie avec le remplacement du Jogger, prévu en 2029. Celui-ci ne devrait toutefois pas être proposé en version électrique.
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