Vols de véhicules : une criminalité de plus en plus structurée

Le vol de voiture peut sembler chimérique pour les conducteurs n’y ayant jamais été confrontés. Pourtant, derrière l’impression de véhicules toujours plus sécurisés, le phénomène demeure massif : 125 200 véhicules – tous types confondus – ont été dérobés en 2025, selon le ministère de l’Intérieur.
Chaque année, ce dernier publie les chiffres de "l’insécurité et de la délinquance". Un rapport très attendu pour mesurer l’ampleur du phénomène. S’y ajoutent les études des assureurs et des spécialistes de la protection contre le vol, qui permettent d’affiner l’analyse.
Première observation : après plusieurs années de hausse, les vols ont enregistré en 2025 une baisse nette de 9 %. Le niveau se rapproche ainsi de celui de 2020-2021, période qui affichait le plus bas volume depuis 2010. Reste un angle mort : seules 57 % des victimes d’un vol et 24 % des victimes d’une tentative déposent plainte auprès de la police ou de la gendarmerie.
Cette baisse est confirmée par l’ensemble des études sectorielles, dont celle de France Assureurs. Mais les volumes diffèrent. "Les tendances sont similaires à celles du ministère, mais les chiffres en valeur absolue sont très différents, souligne Paul Esmein, directeur général de France Assureurs. Nous sommes pratiquement dans un rapport de 1 à 2. Comme seuls 75 % des véhicules sont assurés contre le vol, il est logique que les chiffres du ministère soient plus élevés, d’environ 33 %."
Ainsi, sur les 64 088 vols recensés par la fédération, 44 104 concernent des voitures particulières, soit plus de la moitié des cibles. Ce segment enregistre une baisse de 6 %.

Les véhicules équipés d’un traceur sont retrouvés dans 90 % des cas en moins de 48 h. ©
Une baisse à relativiser ?
Comment expliquer ce recul ? Pour Thomas Fournier, directeur général délégué de Roole, la dissuasion joue un rôle croissant : "9 %, c’est tout de même une baisse très significative. Mieux protéger les véhicules devient dissuasif. Sur le marché français, il est désormais moins rentable d’aller voler un véhicule que de commettre d’autres types de méfaits. Avec les autres acteurs du secteur, nous travaillons à mieux équiper les véhicules contre le vol et les effets commencent à se sentir dans les statistiques", estime le directeur général délégué du premier club automobile en France et acteur historique de la prévention contre le vol automobile qui compte plus de 1 million de voitures équipées de solutions de sécurisation.
Selon les chiffres internes à l’entreprise, la baisse des vols constatée s’explique en partie par la progression des véhicules électriques sur le marché français. Plus difficiles à revendre dans certains pays et pénalisants en cas de fuite en raison du temps de recharge, ils ne constituent que 3 % des vols. Dans le détail, l’étude Roole observe que les véhicules thermiques représentent plus d’un vol sur deux (54 %), suivis des hybrides qui occupent 36 % du total.
Néanmoins, pour d’autres acteurs, cette décroissance peut être un trompe-l’œil et ne doit pas détourner des vraies problématiques. "Les chiffres de l’année 2025 procurent un faux sentiment d’amélioration. En France, il y a encore un vol de véhicule toutes les 4 min, ce qui reste beaucoup trop important", alerte Stéphane Curtelin, directeur marketing et produits de Coyote.
Dans l’étude du spécialiste français de la protection contre le vol, l’Hexagone, avec l’Italie et la Grande-Bretagne, fait partie des premiers territoires à être impactés par les vols de véhicules. Et surtout, de nouvelles pratiques viennent perturber les statistiques, notamment la fraude au leasing.

"40 % des véhicules récupérés à l’étranger se trouvaient dans un atelier de maquillage clandestin", Stéphane Curtelin, directeur marketing et produits de Coyote. ©AdobeStock-naka
La fraude au leasing
Le développement de la location longue durée a fait émerger une forme de délinquance plus sophistiquée. Si le leasing permet, dans un sens, d’accroître le parc de véhicules premium, plus complexes à subtiliser, il fait naître une nouvelle pratique, plus subtile. Désormais, certains malfaiteurs détournent les véhicules loués et jouent sur les failles du système d’immatriculation (SIV).
Par exemple, pendant un contrat de location qui s’étale sur trois ans, certains malfaiteurs cessent de payer les loyers et modifient l’identité du véhicule pour en prendre possession. Le temps que le loueur constate l’impayé et déclare le vol, le véhicule peut déjà avoir quitté le territoire.
"Nous avons assisté à un nombre incalculable de véhicules qui passent la frontière espagnole pour transiter vers le Maroc. Le temps que la déclaration de vol soit faite, il est souvent trop tard", se désole le directeur général de France Assureurs.
Les loueurs professionnels font d’ailleurs du lobbying afin de pouvoir enregistrer ces fraudes dans le fichier FOVeS.
À ce jour, il est très compliqué de recenser le nombre exact de véhicules subtilisés via cette pratique. "Cette nouvelle méthodologie n’est pas qualifiée juridiquement comme "un vol" et ne figure donc pas dans les statistiques officielles. Néanmoins, elle est considérée comme un "abus de confiance"", constate Benoist Gary, directeur général de LoJack France.
Comme certains de ses concurrents, la filiale américaine propose des outils de protection pour les vols de véhicules de particuliers, mais élargit son offre pour les professionnels du leasing. Ce secteur représente d’ailleurs plus de la moitié de ses activités dans l’Hexagone. "En 2025, 70 % des cas de vol que nous avons traités touchaient des sociétés de location et de financement", souligne Benoist Gary.

Du matériel pour les voleurs est en libre-service pour des investissements allant de 4 000 à 5 000 euros. ©AdobeStock-cherryandbees
Des réseaux structurés et internationaux
Dans son étude annuelle, Coyote observe qu’en 2025, les régions françaises les plus touchées sont également les plus densément peuplées, ainsi que celles situées à la frontière ou sur des zones portuaires d’ampleur.
Ainsi, l’Île-de-France enregistre 20 % des vols de véhicules équipés d’un boîtier Coyote, suivie des Hauts-de-France. Notons que la région Grand Est connaît une hausse de 20 % des vols en 2025 à cause de sa proximité avec la Belgique, le Luxembourg et l’Allemagne.
"Nous retrouvons une part de plus en plus importante de véhicules à l’étranger et plus particulièrement dans neuf pays différents. Ainsi, 50 % des véhicules équipés de nos boîtiers ont été retrouvés en Belgique, 20 % en Allemagne, 10 % en Espagne et 5 % aux Pays-Bas, notamment dans la zone portuaire de Rotterdam", détaille Stéphane Curtelin.
La part des récupérations de voitures à l’international par Coyote a ainsi augmenté de près de 52 %.
Si certains véhicules sont en transit pour se retrouver sur les marchés de l’est de l’Europe ou du continent africain - que ce soit la voiture elle-même ou ses pièces -, une nouvelle tendance fait son apparition.
En effet, en 2025, des véhicules ont été retrouvés à l’étranger, à proximité de la frontière française, dans des ateliers de maquillage. Ce "maquillage" consiste à changer la carte grise, la plaque d’immatriculation et d’autres paramètres, transformant complètement le véhicule d’un point de vue législatif.
"Dans nos interventions à l’international, 40 % des véhicules que nous avons récupérés se trouvaient dans un atelier de maquillage clandestin. Ces derniers sont souvent destinés à retourner sur le marché français ou dans les pays voisins. Quand l’un des véhicules dotés d’un boîtier Coyote Secure est retrouvé dans ce genre d’ateliers, deux à quatre autres sont en attente de subir le même sort, ce qui révèle la présence d’un réseau", détaille le directeur marketing de Coyote.
Pour subtiliser une voiture, les malfaiteurs utilisent les mêmes procédés depuis une dizaine d’années. En revanche, la technologie, pour parvenir à dérober un véhicule, a évolué.
Les voleurs sont équipés de coussins d’air, d’antennes relais, de clés universelles ou encore de télécommandes de piratage. Des objets accessibles en libre-service pour des investissements allant de 4 000 à 5 000 euros.
"Nous ne sommes plus face à des vols d’opportunité, mais à des bandes organisées d’envergure internationale qui ont les moyens d’investir dans un certain nombre d’outils pour pénétrer dans le véhicule", assure Benoît Leclair, directeur général d’Argos. Ainsi, il est aujourd’hui presque impossible d’empêcher les vols de véhicules.

La balise Rx de Roole est connectée au téléphone et dissimulée dans la voiture, permettant une détection communautaire des véhicules en cas de vol. ©Roole
Des méthodes pour récupérer les véhicules
La méthode la plus efficace pour limiter la casse pour les propriétaires est donc de se tourner vers des outils destinés à trouver et récupérer leur véhicule. Or, bien souvent, cette partie est négligée par les automobilistes.
"Il y a une grande part d’ignorance de la part des Français. Couverts par leur assurance, ils relativisent le vol. Or, se retrouver sans véhicule pendant plusieurs mois, c’est très bloquant. De plus, sept Français sur dix ignorent les conditions de remboursement de leur assurance", précise Stéphane Curtelin.
Seul un Français sur trois déclare être équipé contre le vol. Plusieurs méthodes permettent donc de tracer le véhicule. La première, le gravage, est une pratique ancienne et certains acteurs, comme Roole ou Eurodatacar, en ont historiquement fait leur spécialité.
"Nous réalisons 600 000 gravages par an et nous avons aujourd’hui une base de 1 500 000 clients actifs sur le sujet. Le gravage est valable six ans, donc même si le conducteur arrête son abonnement, il reste inscrit dans les fichiers Argos", souligne Thomas Fournier.
Mais dans un monde où la digitalisation a pris une dimension incontournable, il ne suffit plus. Chaque acteur de la protection contre le vol propose désormais des offres complètes de traceurs via un boîtier placé dans le véhicule.
En général, ce boîtier s’accompagne d’un service dédié, en collaboration avec les forces de l’ordre, et d’une équipe d’enquêteurs internes disponibles 24 h/24, 7 j/7, pour retrouver les voitures.
Selon les spécialistes interrogés pour cet article, ce dispositif permet de retrouver et de récupérer une voiture équipée en moins de 48 h dans 90 % des cas. Dans le domaine, les entreprises rivalisent pour proposer la solution la plus complète et innovante.

Les traceurs peuvent être détectés dans les zones blanches ou les parkings souterrains. ©Coyote
Des innovations technologiques
Coyote recense plus de 500 000 clients équipés d’un Coyote Secure, un service de récupération après vol. En 2025, la société française a lancé le traceur Nano 2.0, un boîtier résistant au brouillage permettant de localiser un bien, même en zone blanche ou dans un sous-sol.
De son côté, Roole a équipé plus d'un million de véhicules d’un outil de sécurisation et a également lancé l’offre Wetrak, une balise GPS mise en place sur 52000 véhicules.
De son côté, LoJack, arrivé en France en 2024, propose aussi des boîtiers et a signé avec plusieurs constructeurs. Ainsi, il travaille avec BMW avec son service BMW Security by LoJack ou encore avec Toyota en Europe.
Dans le domaine, les différents acteurs tentent de faire évoluer leurs offres pour les rendre collaboratives, à l’image de la balise Rx de Roole, lancée en 2023, qui équipe 1 million de véhicules et a permis d’en retrouver 374 en 2025, pour une valeur estimée à 9,3 millions d’euros.
La balise est connectée au téléphone et dissimulée dans la voiture, permettant une détection communautaire des véhicules en cas de vol.
De son côté, LoJack mise sur une technologie radio capable de détecter les véhicules également en zone blanche. La société compte d’ailleurs étendre la technologie Mesh (maillage en français) dans l’Hexagone.
"Nous allons déployer cette solution pour que le maximum de voitures soient équipées de ce type de boîtiers. Ce qui est génial dans cette technologie, c’est que ça va permettre aux véhicules de communiquer entre eux. Par exemple, si vous êtes sur l’autoroute, si vous croisez une voiture qui rentre sur Paris et qui a été déclarée volée, vous allez capter un signal. Celui-ci va nous permettre d’informer le plus rapidement possible les forces de l’ordre", précise Benoist Gary, directeur général de LoJack France.
Si les vols de véhicules enregistrent une baisse, les acteurs de la protection restent à l’affût.
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Fidéliser les clients et les distributeurs
Les solutions de protection contre le vol ne sont pas gratuites. Ces services sont ainsi proposés par abonnement, ce qui implique de fidéliser les clients. "La durée de détention est de 36 à 48 mois pour le propriétaire d’un véhicule. Généralement, il change après puisque désormais, il n’achète plus son véhicule mais le loue. Après les 36-48 mois, il y a un petit peu moins de sensibilité au vol pour le client final", souligne Benoist Gary, directeur général de LoJack France.
Pour ce faire, les différents spécialistes de la protection contre le vol y vont de leur tactique. Roole a fait le pari de forger une communauté en proposant des services connexes à son cœur de métier. Par exemple, sa balise Rx permet également d’analyser la conduite d’un utilisateur et de lui donner un score d’écoconduite. L’application propose plusieurs services comme une carte permettant de visualiser les bornes de recharge.
Pour trouver des clients, ces entreprises passent par les distributeurs, qui sont un maillon essentiel de leur business. Ce sont eux qui proposent et installent la solution aux clients. Les équipes commerciales de chaque acteur cherchent à convaincre les concessionnaires de distribuer leur outil.
"Il y a une écoute plus forte avec eux depuis quelques années. Je pense qu’ils voient les efforts que nous faisons pour proposer des services innovants. Nous allons parfois accompagner des groupes de distribution sur des sujets RSE, où nous faisons des chartes ou encore des fresques du climat. Par exemple, nous avons développé une plateforme de don de voitures : donnezvotrevoiture.org. Certains partenaires distributeurs, qui ont des voitures inutilisées dans leur parc, peuvent nous donner ces véhicules afin que nous les vendions aux personnes qui en ont besoin par le biais de garages solidaires. À mon sens, le partenariat avec les distributeurs s’est renforcé ces dernières années", se réjouit Thomas Fournier.
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