Le groupe Polmar accélère son projet de transmission familiale

Il avait pris le parti de bâtir des villages. Jean-François Evrard défend toujours cette idée. Le président de Polmar, groupe de distribution automobile normand, continue autant qu'il le peut à se développer avec cette logique pour commercialiser des véhicules. Et lorsque la place manque, il structure des concessions multimarques, comme celle de Saint-Lô (50), inaugurée en juin 2026 aux couleurs d'Alfa Romeo et de Jeep, en plus de Fiat, Opel et Leapmotor, en attendant l'arrivée d'autres marques.
Parmi les convives présents à cet événement inaugural de Saint-Lô, le distributeur normand avait le plaisir de compter Gérard Heurtaux, qu'il considère comme son mentor depuis 35 ans. Mais celui qui a fondé le groupe Polmar en 2009 tourne désormais son regard vers ses enfants, Paul et sa cadette Margaux Evrard. "Je me prépare à la transmission. Un sujet que j'aborde comme un acte de gestion pour la sécurité de l'entreprise et des salariés", pose Jean-François Evrard.
Il est coutume de dire dans notre milieu que les filles sont nommées lorsqu'il n'y a pas de fils. Les gens se trompent
Il y a dix ans maintenant que la passation s'orchestre. "La transmission est simple d'un point de vue administratif, mais la France complique les choses avec sa législation fiscale, relance-t-il. Il est temps et nécessaire que l'État se penche sur la question pour éviter les dilutions voire les arrivées de sociétés extérieures. Ce serait un risque pour les entreprises locales".
Le dirigeant refuse de précipiter les choses. Il s'interdit tout autant de forcer la main à sa progéniture dont les photos de jeunesse décorent le bureau au siège de Biéville-Beuville, près de Caen (14). "Je ne crois pas qu'on embarque ses enfants. Ils doivent exprimer le souhait de rejoindre une aventure familiale, se dit-il convaincu. Quand l'heure de ma retraite sonnera, ils choisiront leur destin et nous prendrons les décisions qui s'imposent".
Le pilote et l'entrepreneuse
À l'aube de l'été 2026, tout semble cependant en bonne voie pour que le patronyme du Normand d'origine reste associé au groupe Polmar. Diplômé d'études de comptabilité mais surtout pilote automobile multidisciplinaire parmi les meilleurs d'Europe, Paul Evrard a exercé plusieurs fonctions dans l'organisation de son père, afin de découvrir chaque métier au sein d'une concession, à commencer par magasinier en 2014. Puis, son parcours initiatique est passé par la vente d'abord de voitures d'occasion chez Opel, ensuite de VN sous le panneau Skoda. Le groupe lui a alors confié la responsabilité d'un site secondaire, avant celle de la plaque Hyundai.
De son côté, Margaux Evrard a intégré le pôle administratif en charge du contrôle qualité. Ce qui permet à la jeune femme de se forger une culture de la gestion d'une entreprise automobile. "Il est coutume de dire dans notre milieu que les filles sont nommées lorsqu'il n'y a pas de fils. Les gens se trompent", s'insurge le père qui décèle en elle cet esprit d'entreprise dont il a toujours été animé. À même pas 30 ans, Margaux Evrard s'investit en effet dans plusieurs domaines, notamment les opérations immobilières à titre personnel, avec une approche commerciale que le patriarche salue fièrement.
Les deux descendants ne vivent pas leur sort de la même manière. Le regard des autres peut être pesant. "Margaux a le sentiment que les collaborateurs la considèrent plus comme ma fille que comme une future dirigeante, rapporte Jean-François Evrard. Elle peut avoir du mal à le supporter à certains moments, puisqu'elle cherche à faire ses preuves". Quant à Paul, il a longtemps adopté une autre règle : celle de toujours refuser de déjeuner avec son père durant les jours de travail, cassant comme il le pouvait le mythe de l'employé privilégié.
Il n'empêche qu'en janvier 2026, l'aîné de Jean-François Evrard est devenu le directeur général du groupe Polmar. Une prise de fonction aux allures d'accélération pour le pilote de rallye et d'endurance. D'autant que, depuis cette date, le tout juste trentenaire a pris la responsabilité des relations avec une partie des constructeurs représentés dans le groupe, parmi lesquels figurent Stellantis, Volkswagen, Hyundai et Suzuki.
Défendre sa place dans le top 100
Au cours de l'exercice 2025, le groupe de distribution normand a immatriculé 4 000 véhicules neufs (dont la moitié pour Stellantis) et revendu près de 4 200 véhicules d'occasion. Le tout au travers de 14 sites. Un périmètre étendu au premier semestre 2026 avec des ouvertures, notamment pour accueillir les marques chinoises Omoda et Jaecoo.
Un ensemble qui assure à Jean-François Evrard une place à la table des grands concessionnaires tricolores et dont il espère quand même que les commandes seront reprises par ses enfants. Et l'intéressé de relancer alors le débat sur ce qu'il considère comme une forme d'injustice, celle d'une fiscalité différente selon les corps de métier : "Un guide de haute montagne n'est pas imposé sur son savoir-faire contrairement à nous, illustre-t-il. À partir du moment où un enfant prend le relais, il devrait y avoir un dispositif spécifique".

Le groupe Polmar a été récompensé par Skoda au titre de meilleur distributeur. ©JA
Cette étape cruciale de l'histoire d'un groupe de distribution, les constructeurs ne l'observent qu'à distance. La frontière entre le soutien et l'ingérence est si fine que les concédants veillent à la préservation de leurs intérêts sans aller plus loin. "Ils nous voient comme des commerciaux et se préoccupent peu de l'identité du repreneur", synthétise Jean-François Evrard.
Réformer les groupements pour peser face aux constructeurs
Le dirigeant normand s'est toujours employé à suivre les règles des constructeurs : tous ses établissements sont tenus aux normes, il ne crée pas de rivalités sous un même toit et forme constamment ses équipes. Ce qui lui a valu différents trophées, dont tout dernièrement celui de meilleur distributeur remis par Skoda.
Celui qui a bâti de toutes pièces le groupe Polmar ne veut pas jouer les dupes pour autant. Les expériences des uns l'ont amené à se méfier. "J'ai pu comprendre que notre profession n'est pas toujours assez forte face aux constructeurs, déplore-t-il. Nous voyons dans la distribution automobile des pratiques qui n'existent nulle part ailleurs et qui peuvent être contraires à des principes fondamentaux de l'entrepreunariat".
Son fils Paul abonde en ce sens. "Les constructeurs doivent nous redonner de l'autonomie et nous faire confiance. Il faut remettre du bon sens pour la gestion des entreprises", soumet-il.
Un déséquilibre que les groupements de concessionnaires ne parviennent pas suffisamment à compenser, selon lui. Leur rôle a évolué au fil des décennies pour passer de véritable contrepouvoir à simple médiateur. Et Jean-François Evrard d'étayer son propos : "Il y a quelques années, je suis entré au service d'un groupement. Le patron de la marque m'a immédiatement téléphoné pour me dissuader d'adopter une posture d'opposition. J'ai quitté mes fonctions après 72h".

Stellantis garde une place privilégiée dans l'organisation du groupe Polmar. ©JA
S'il cite Michel Maggi ou Jérémy Sanchez comme de très bons patrons respectifs des groupements de concessionnaires Opel et Fiat, il voit en revanche chez d'autres une utilisation moralement plus contestable de la fonction. "Certains distributeurs ont misé sur la politique pour leur développement et leurs mandats ont aidé à leur ouvrir les bonnes portes, dénonce Jean-François Evrard. Je pense qu'une réforme des groupements est indispensable".
Ce qu'il propose casserait les codes du genre. Le dirigeant normand voudrait confier la présidence de ces institutions à des concessionnaires ayant officiellement cessé leur activité, mais aussi limiter les mandats à 36 mois. Ce qui, d'abord, préserverait des conflits d'intérêt et, ensuite, limiterait les risques de déconnexion avec la réalité du terrain.
Le principe de la valeur ajoutée par mètre carré
Dans l'esprit du fondateur de Polmar, la chose est claire : il n'a pas plus d'ambition avec une marque qu'une autre. Ce qui s'applique aussi à Omoda et Jaecoo. "Nos concessions sont des surfaces de vente et non des musées. Notre rôle est d'y mettre des produits qui répondent aux besoins des clients et celui des constructeurs est donc d'adapter l'offre pour nous y aider. À chacun ses responsabilités dans cette collaboration", analyse-t-il.
Il n'est plus question de parler de chiffre d'affaires par mètre carré. Jean-François Evrard préfère jauger sa performance selon une valeur ajoutée par mètre carré. Ce qui, selon lui, prend davantage en considération la performance commerciale, d'une part, et la structure de marge, d'autre part. L'image de marque, la satisfaction client et le bien-être des salariés complètent la liste des paramètres. "Nous ne disposons pas des outils dédiés, mais nous devons être capables d'analyser selon cette grille pour savoir si les gains financiers se font aux dépens des clients et des équipes", reconnaît le dirigeant aux quelque 300 salariés.

Pour se diversifier, Jean-François Evrard a pris les panneaux Omoda et Jaecoo. ©JA
Aller chercher de la croissance va demander des efforts. Entre les conditions de marché dégradées, les consommateurs en position d'attente et les évolutions de l'offre, le concessionnaire s'attend à vivre encore des mois compliqués.
La transition énergétique n'est cependant plus un sujet. Il y a eu des traumatismes pour les clients, pour les distributeurs et pour les collaborateurs. Si la situation s'améliore dans les halls, il reste un chantier sur les parcs de voitures d'occasion. "Aucune marque n'a pensé assez tôt aux produits financiers et aux formations pour aider les vendeurs à les écouler", regrette l'opérateur normand. Et de poursuivre : "Le printemps nous a tous aidés à assainir les stocks, mais pas les situations financières. Seules les restructurations d'entreprises permettent d'absorber une partie des chocs".
Relancer les ventes de VO
En matière de véhicules d'occasion, le groupe a davantage été "en retrait" et ce "par volonté de se concentrer sur le VN", dans une démarche d'accompagnement des constructeurs. Un choix assumé que Jean-François Evrard dit ne pas regretter. "Mais nous sommes désormais de retour aux affaires sur le VO", clame-t-il.
Il veut retrouver du rythme. Avec son fils en directeur général, il entend pousser sa marque indépendante. Elle existera comme une offre complémentaire et non concurrente des labels VO de ses marques. À la manière d'un chimiste, il cherche à concevoir la formule idéale pour ne pas manquer d'honnêteté vis-à-vis de ses partenaires.
Notre génération va apporter une nouvelle vision encore plus centrée sur les clients
Quelle que soit la tournure que prennent les événements, Polmar ferme le canal des enchères "pour ne pas lâcher une partie de la structure de marque à des tiers". Le groupe de distribution entend recourir à des outils pour "moderniser le travail à l'ancienne". Jean-François Evrard s'autorise alors une comparaison avec le marché des grandes entreprises "qui a aussi été donné sur un plateau aux loueurs, les partenaires bancaires des concessionnaires".
De la même manière, il aimerait livrer à ses héritiers un groupe moins dépendant des infomédiaires pour publier les annonces de voitures d'occasion. Une bataille qui demande du temps, ce dont les concessionnaires disposent peu. "La solution pourrait venir des constructeurs ou d'une initiative des concessionnaires en région", souffle l'investisseur.
La vision d'une nouvelle génération
Ses enfants n'ignorent pas la situation dans laquelle ils pourraient reprendre le flambeau. Ils n'idéalisent pas ce que le monde de la distribution a pu être par le passé. De leur avis, il y a une évolution naturelle à laquelle il convient de s'adapter. "En dix ans, j'ai vu le métier se complexifier, s'exprime Margaux Evrard. Ce n'est pas que du financier. Il y a une grande part de communication, notamment en raison de la digitalisation".
Pour son frère, les patrons de groupes "font moins de commerce pour jouer bien plus souvent des rôles de banquiers et de gestionnaires d'actifs et de patrimoine". Il a déjà une idée du futur proche dans la profession. "Notre génération va apporter une nouvelle vision encore plus centrée sur les clients et la diversité des solutions de mobilité". Seul l'avenir dira si la pression du marché leur laisse la possibilité d'appliquer librement leur philosophie novatrice de millennials.
Sur le même sujet
Laisser un commentaire
Vous devez vous connecter pour publier un commentaire.
