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La formation dans les services de l'automobile entre en zone de turbulences

Publié le 11 février 2026

Par Catherine Leroy
10 min de lecture
En 2026, les financements de la formation professionnelle pénètrent dans une phase de resserrement. En cause : les économies demandées aux Opco, la baisse des cofinancements, les incertitudes budgétaires et une réforme fiscale (TVA) qui pourrait réduire la capacité de prise en charge. Un mauvais signal envoyé à la filière automobile sous tension face à la pénurie de main-d'œuvre et à la transition électrique.
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Dans un secteur automobile en tension permanente, restreindre l’accès à la formation continue revient à fragiliser durablement la capacité du réseau à répondre à la demande. ©AdobeStock-goodluz

Après trois années de soutien aux sociétés, la formation professionnelle entre dans une période de budget resserré. À l’heure où les entreprises des services de l’automobile doivent absorber une transformation technologique rapide avec l’électrification du parc, les signaux envoyés par la puissance publique sont, eux, à la contraction.

 

Baisse des enveloppes pour la formation des salariés, recul des cofinancements, économies imposées aux opérateurs de compétences (Opco), incertitudes budgétaires… et même une réforme fiscale susceptible de réduire la capacité de prise en charge : tout converge vers une année charnière.

 

D’autant que le gouvernement a décidé de mettre la pression sur les opérateurs de compétences, qu’il a lui-même créés en 2018. Depuis cette date, 11 organismes, couvrant l’ensemble des secteurs économiques, ont pour mission d’accompagner les entreprises dans leurs dispositifs de formation.

 

Si cette réforme a permis d’ouvrir le marché et d’accélérer le développement de l’apprentissage, elle a aussi profondément transformé le circuit financier, au prix d’un modèle devenu plus fragile et plus difficile à piloter.

 

Depuis cette date, les Opco, dont l’Opco Mobilités, compétents pour la gestion de la formation des services de la mobilité au sens large, ne collectent plus l’argent de la formation professionnelle, ni celui de l’alternance.

 

Ce rôle est désormais dévolu à l’Urssaf qui reverse les fonds à un organisme dédié, France Compétences. On estime qu’en 2024, France Compétences a redistribué près de 15 milliards d’euros aux différents Opco pour accompagner la formation initiale en France.

 

Selon l'observatoire des métiers de l'ANFA, 75 % des besoins en recrutement dans les services de l'automobile sont couverts

 

Depuis cette réforme de 2018 et sans doute jusqu’en 2027 où le sujet devrait revenir sur le tapis, le financement de la formation repose sur deux piliers : l’alternance et le plan de développement des compétences (PDC).

 

Toutes les entreprises cotisent, mais les règles diffèrent. L’alternance est ouverte à toutes, sur la base d’un coût au contrat fixé par l’État et financé à l’euro près, avec un mécanisme de péréquation entre branches piloté par France Compétences.

 

À l’inverse, le PDC, qui finance la formation continue, ne bénéficie qu’aux entreprises de moins de 50 salariés. Un système qui a permis de massifier l’apprentissage, mais au prix d’une inflation des coûts et d’un accès plus contraint à la formation des salariés en poste.

 

Le dernier rapport d’activité d’Opco Mobilités montre que les services de l’automobile ont bénéficié d’une enveloppe globale de 985 millions d’euros pour l’alternance, permettant de financer 79 000 contrats.

 

Une dotation qui aurait déjà diminué en 2025, pour descendre à 850 millions d’euros, correspondant à environ 60 000 contrats d’apprentissage, auxquels s’ajouteraient quelque 7 000 contrats de professionnalisation.

 

Si l’opérateur de compétences du secteur automobile fait figure de bon élève dans le paysage, ce n’est pas nécessairement le cas dans les autres secteurs économiques et encore moins chez les opérateurs interprofessionnels.

 

Les services de l'automobile ont vu leur enveloppe globale pour l'alternance diminuer en 2025 pour s'établir à 850 millions d'euros. ©AdobeStock-tanakorn

 

Des économies demandées

 

Un rapport de l’Inspection générale des finances a notamment pointé, fin 2025, leur fonctionnement annonçant un premier choc financier dès 2026. L’État souhaite supprimer 100 millions d’euros sur les frais de fonctionnement des 11 Opco.

 

Selon Isabelle Maimbourg, directrice générale d’Opco Mobilités, "cette économie ne vient pas impacter les prises en charge, mais ces 100 millions d’euros devront être trouvés sur nos frais de fonctionnement". Pour l’opérateur dédié aux mobilités terrestres, l’impact s’élèverait à 6,5 millions d’euros, soit environ 10 % de son budget de fonctionnement.

 

Cet ajustement pourrait sembler gérable. Toutefois, il intervient dans un cadre où la notion même de "fonctionnement" est moins simple qu’elle n’y paraît. "Dans notre budget de fonctionnement, il y a des accompagnements, des consultants que l’on paie pour aller en entreprises réaliser des diagnostics RH", détaille Isabelle Maimbourg.

 

Autrement dit, ce périmètre intègre aussi des missions de service aux sociétés, comme la promotion des métiers ou les observatoires, ce qui rend l’exercice d’économies plus délicat : couper dans le fonctionnement, c’est potentiellement couper dans l’accompagnement.

 

Parallèlement, un second facteur d’inquiétude réside dans le reflux des cofinancements qui, ces dernières années, avaient permis de soutenir la montée en compétences des salariés. Ces cofinancements peuvent provenir des régions, de fonds européens ou encore des branches professionnelles.

 

À ce titre, la branche des services de l’automobile soutient particulièrement la formation dans les entreprises, notamment pour les accompagner sur les nouvelles technologies, l’intelligence artificielle ou la transition numérique.

 

"Cette baisse va concerner entre autres les dispositifs articulés avec France Travail, les régions ou les services déconcentrés de l’État. En clair, la base financière est aujourd’hui beaucoup plus faible qu’auparavant", souligne Isabelle Maimbourg.

 

Or, dans l’automobile, où la tension de recrutement est structurelle, la formation continue demeure un levier majeur de fidélisation et de productivité. En limiter l’accès revient à fragiliser la capacité du réseau à répondre à la demande, au moment même où les métiers évoluent rapidement.

 

La formation des salariés se referme

 

Si l’apprentissage capte le plus souvent l’attention médiatique, le nœud du problème, dans les services de l’automobile, se situe de plus en plus du côté de la formation des salariés.

 

En cause : la mécanique du plan de développement des compétences, qui finance la formation continue, mais selon une règle structurante. "Toutes les entreprises cotisent. Mais seules celles de moins de 50 salariés peuvent en bénéficier", rappelle Isabelle Maimbourg.

 

Ce point est essentiel, car il crée à la fois une attente massive chez les TPE-PME, majoritaires dans le secteur, et un sentiment d’asymétrie chez les sociétés de taille plus importante.

 

Dans un réseau où coexistent artisans réparateurs, carrosseries indépendantes, groupes de distribution ou grands acteurs structurés, l’accès à la formation continue n’est pas homogène. Et surtout, les enveloppes se resserrent.

 

Pour 2025, l’Opco Mobilités annonce une dotation de 42 millions d’euros pour le PDC, après une année 2024 jugée "incroyable" pour les entreprises durant laquelle des reports de crédit et des fonds européens avaient permis de porter le budget à 75 millions d’euros.

 

L’équation 2026 sera plus rude, car les dispositifs les plus simples se tarissent. "Nous ne pouvons plus bénéficier que de fonds européens", explique la directrice générale. Or, ces fonds, s’ils sont précieux, sont aussi plus complexes à activer. Ils supposent des procédures, des justificatifs et des contrôles renforcés.

 

Cette contrainte favorise mécaniquement les entreprises déjà structurées, dotées d’équipes RH capables de monter des dossiers et laisse sur le bord de la route nombre de petites structures. Signe de cette pression budgétaire : l’opérateur a même dû arrêter de financer des contrats arrivant après le 1er décembre, faute d’une enveloppe suffisante.

 

Pour les entreprises, le message est clair : l’accès à la formation des salariés devient moins garanti, alors même que la montée en compétences est de plus en plus indispensable.

 

TVA : le "caillou dans la chaussure" qui pourrait coûter cher

 

À cette tension financière s’ajoute désormais un risque d’ordre fiscal, potentiellement explosif pour le financement de la formation : l’assujettissement à la TVA à partir du 1er octobre 2026.

 

Aujourd’hui, lorsqu’une entreprise dépose une demande de prise en charge, l’Opco peut rembourser la facture de formation selon des règles de subrogation qui simplifient l’opération, notamment pour les plus petites structures.

 

Mais demain, "l’organisme de formation va faire sa facture HT et TTC… mais de notre côté, seule la facture HT pourra être prise en charge", alerte Isabelle Maimbourg. Avec une conséquence directe : la perte de 20 % de la capacité de financement d’une entreprise.

 

Le paradoxe, selon Opco Mobilités, tient au fait que cette réforme complexifie l’ensemble du système au moment même où la simplification administrative est affichée comme un objectif politique.

 

Pire encore : elle imposerait une transition en deux temps sur une même année, avec deux régimes comptables, alors que les Opco sont soumis à la commande publique pour leurs outils. Pour les entreprises, cela pourrait signifier une prise en charge plus difficile, plus lente et moins lisible.

 

Fraude : du CPF à l’apprentissage, un système sous tension

 

Enfin, impossible de parler du financement de la formation sans évoquer la fraude, devenue un sujet majeur. "Tout a commencé avec le compte personnel de formation", se souvient la directrice générale de l’Opco Mobilités. Mais, après un tour de vis donné par le gouvernement, les fraudeurs se sont tournés vers l’apprentissage, attirés par l’ampleur des financements.

 

Les règles ont créé un environnement favorable aux abus. D’un côté, des versements rapides imposés aux Opco, jusqu’à 40 % du financement sous un mois, et de l’autre, une certification Qualiopi qui, malgré son rôle de garantie, a pu être détournée. "Tous les fraudeurs sont Qualiopi", plaisante Isabelle Maimbourg, évoquant des certifications revendues ou achetées.

 

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Après-vente : quelque 18 000 postes vacants toujours sans solution

 

Après des années de car bashing et sans doute également de considération insuffisante pour les salariés de l’après-vente, le secteur se retrouve aujourd’hui dos au mur. En 2024, les ateliers de mécanique (maintenance-réparation VP) ont généré environ 23 400 recrutements (hors alternants), tandis que la carrosserie-peinture a compté 5 198 recrutements réalisés… mais aussi 4 729 recrutements non aboutis, signe d’une pénurie persistante de main-d'œuvre qualifiée.

 

Selon l’Observatoire des métiers de l’ANFA, en 2024, derniers chiffres connus, près de 73 000 postes étaient à pourvoir (hors alternance), mais les entreprises n’ont réalisé que 55 080 recrutements, soit environ 75 % des besoins couverts, laissant près de 18 000 postes sans solution. "C’est sûr, le secteur souffre d’un manque de considération important, ce qui a sans doute créé une désaffection des jeunes pour l’automobile pendant un certain laps de temps", fait remarquer Virginie de Pierrepont, présidente de Mobipolis.

 

 

Une accumulation de handicaps à laquelle est venue s’ajouter une pyramide des âges déformée. "Je me souviens d’une période où j’ai perdu près d’un tiers des mécaniciens de mes concessions. Sans anticipation, c’est le goulot d’étranglement assuré", se souvient ce concessionnaire qui a réagi en recrutant des bacs professionnels accompagnés par une formation.

 

Dans les métiers de la maintenance et de la réparation automobiles, 66 % des embauches correspondent à des remplacements à un poste existant. C’est 43 % dans la carrosserie. Aujourd’hui, le secteur tente de se racheter une conduite, non seulement grâce aux véhicules électriques mais aussi aux évolutions technologiques et à des conditions de travail améliorées.

 

"La spécificité de nos métiers manuels fait que l’apprentissage est plus qu’important pour nous. Il est essentiel. Mais encore faut-il que les salariés présents acceptent aussi de former ces jeunes", conclut Virginie de Pierrepont.

 

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La formation dans les services de l'automobile en chiffres

 

Dans les services de l’automobile, les volumes restent massifs. En 2024, la branche représente 803,6 millions d’euros de financements pour 276 999 stagiaires, selon le rapport annuel. Le plan de développement des compétences pèse 31,7 millions d’euros, permettant de former 54 144 salariés. La branche mobilise aussi des versements volontaires (près de 65 millions d’euros pour 130 000 stagiaires) et une contribution conventionnelle importante (près de 50 millions d’euros pour 159 000 stagiaires).

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