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Constructeurs

Quand les constructeurs en voient de toutes les couleurs

Publié le 28 mai 2024

Par Nicolas Girault
6 min de lecture
La réparabilité de la peinture et des revêtements de surface est pensée dès la conception de la teinte des véhicules. Mais désormais, la CMF (discipline des couleurs, matériaux et finitions) s’attache aussi au développement durable et à ses contraintes sur toute la durée de vie des modèles.
Les peintres automobiles peuvent éprouver davantage de plaisir à appliquer certaines teintes, par rapport à d’autres, d’après les spécialistes CMF, car la couleur influence l’activité cérébrale.

Constructeurs, fabricants de peinture et designers ne cessent d’innover dans les matières et coloris automobiles, pour s’adapter aux dernières tendances. Néanmoins, dans les ateliers, les ré­parateurs n’imaginent pas toujours qu’ils pensent à eux, dès la concep­tion des véhicules.

 

Cependant, les spécialistes de la CMF pensent dé­sormais aussi à leur impact sur la RSE (responsabilité sociale et envi­ronnementale). Ils tiennent de plus en plus compte de la durabilité des couleurs de carrosserie et des maté­riaux (de garniture, sellerie…), de­puis leur fabrication jusqu’à leur fin de vie. Soit une évolution avec des répercussions à la fois sur la produc­tion et l’après‑vente.

 

Des couleurs moins éclatantes

 

En effet, "l’impact de la RSE sur la couleur en première monte est énorme", affirme Thierry Cornet, responsable du développement de la CMF chez Dacia. Ce spécialiste tota­lise maintenant 24 ans d’expérience au sein du groupe Renault, autour de la colorimétrie de différentes marques.

 

Il est aussi membre du ré­seau Color The Life. D’après lui, "les constructeurs automobiles ne peuvent pas se permettre de faire du greenwas­hing. Lorsqu’ils communiquent sur le recyclage, nous sommes aussi obligés de travailler sur ce sujet". Mainte­nant, les peintures et revêtements de surface entrent dans l’équation de la recyclabilité des véhicules. L’esthétique et la réparation ne sont plus leurs seuls critères de conception et de fabrication.

 

Ce changement de paradigme ex­plique pourquoi les intervenants de Color The Life ont été attentivement écoutés au congrès dédié à l’écores­ponsabilité de la CMF, organisé en octobre 2023 par la SIA (Société des ingénieurs de l’automobile) et la SFIP (Société française des ingénieurs des plastiques).

 

En effet, Color The Life est une start‑up réunissant divers spé­cialistes autour de la couleur respon­sable, tournés vers différents secteurs (industrie, architecture, distribution, etc.).

 

Elle conseille les entreprises et enseigne sur tous les aspects de sa spécialité en mettant l’accent sur la RSE. Ses intervenants ont notamment souligné que notre univers voit la co­lorimétrie s’appauvrir de plus en plus. La diversité de la couleur de nos ob­jets est beaucoup moins importante qu’il y a 100 ou 200 ans. Une tendance que l’on retrouve aussi sur les carros­series automobiles, moins éclatantes qu’il y a quelques décennies.

 

Alternatives aux teintes traditionnelles

 

Néanmoins, la couleur revêt toujours une grande importance à côté des autres technologies automobiles. Il s’agit du premier stimulus perçu (en 0,1 seconde) par l’œil humain.

 

Sur le plan marketing, "elle doit faire comprendre que le véhicule présent est meilleur que le véhicule précé­dent", rappelle Marion Lamarque, fondatrice du réseau Color The Life. Celle‑ci s’est occupée du design de Decathlon pendant treize ans. Elle a éga­lement exercé son savoir‑faire autour de la couleur en architecture, joaille­rie et dans l’édition.

 

Elle précise que la colorimétrie influence aussi l’intel­lect, la psychologie et le comportement. Ainsi, "il a été démontré que la couleur agit sur l’état des peintres, qui préfèrent en appliquer certaines plutôt que d’autres", explique‑t‑elle.

 

Mais, les engagements environnementaux et les contraintes réglementaires des constructeurs poussent les spécia­listes à se dépasser. Ainsi, "dans le domaine du développement durable, plein de paramètres entrent en jeu. Mais dans celui des composants de peinture, nos marges de manœuvre sont moindres", affirme Sabine Pannetrat, fondatrice de Furiously Sustainable.

 

Cette experte a dirigé le design CMF de DS Automobiles pen­dant huit ans. Auparavant, elle avait occupé plusieurs fonctions similaires au sein de Stellantis, PSA, Aston Martin, Toyota, Citroën et Renault. Elle indique plusieurs leviers pour réduire l’impact environnemental de la couleur.

 

Ce souci démarre dès la conception. Ainsi, "nous travaillons sur le process de validation des teintes, en réduisant les itérations. Nous di­minuons les dizaines d’allers‑retours, ainsi que le nombre d’échantillons, le temps passé et le transport de per­sonnes entre les sites".

 

Ensuite, "nous étudions des alterna­tives comme le covering adhésif ou les matières brutes, comme le carbone". Tandis que les ingrédients sont aus­si appelés à changer. "Par exemple, il est impossible de remplacer les pig­ments blancs à base de titane. Mais il existe une alternative à base de cel­lulose pour produire un blanc écores­ponsable… La CMF permet ainsi d’in­nover, de trouver des solutions comme des matières responsables", explique Sabine Pannetrat.

 

Tandis que pour l’instant, dans les cas où les matières premières non durables restent en­core irremplaçables, il est possible de s’approvisionner auprès de mines obéissant à des principes RSE.

 

Des couleurs moins éclatantes

 

Parallèlement, le recyclage est de plus en plus présent sur les véhi­cules neufs. C’est par exemple le cas de certains plastiques extérieurs du nouveau Dacia Duster. Aussi, "les équipes des constructeurs se posent la question quelle couleur vais‑je obtenir lorsque je recyclerai le plastique de la voiture ? Aujourd’hui, ce type de dé­marches est intégré car les matériaux recyclés seront de plus en plus présents dans les véhicules neufs", explique Marion Lamarque.

 

A lire aussi : Dacia Duster : incontournable

 

Les marques de­vront maintenant les faire accepter de plus en plus aux automobilistes. Tandis que les spécialistes du recy­clage voient s’ouvrir de nouvelles op­portunités.

 

De son côté, l’impact de la réparabi­lité ne change pas. "Lorsque la teinte est créée, sa réparation fait partie du cahier des charges. Nous discutons très en amont et nous sommes en ligne directe avec les clients. Si la ré­paration d’une couleur est impossible, on revient dessus", explique Thierry Cornet. "Lorsque les fabricants de peinture travaillent sur une couleur de première monte, parallèlement, ils travaillent sur sa réparation", com­plète Sabine Pannetrat.

 

Cela leur donne ainsi une longueur d’avance en réparation par rapport aux autres marques de peinture. Mais cela indique aussi aux autres fournisseurs des carrossiers que la nouvelle teinte et ses effets sont reproductibles.

 

Maintenant, l’ensemble de ces ef­forts pour rendre les couleurs automobiles plus durables se ré­percute notamment sur les prix. "Il y a cinq ans, on n’employait pas de matières recyclables, alors qu’elles ne coûtaient rien. Mais aujourd’hui, leur prix augmente avec la demande", ob­serve Thierry Cornet.

 

Par ailleurs, la suppression de tout ingrédient non durable verra disparaître certaines teintes, prévient Sabine Pannetrat. La palette de couleurs des véhicules va donc encore se réduire. Mais des pro­grès sont en cours dans ce domaine.

 

Tout l’univers de la CMF se met en ordre de marche, afin de poursuivre ses améliorations constantes. Thierry Cornet affirme que "ces nouvelles li­mites techniques sont notre nouveau terrain de jeux".

 

De leur côté, les réparateurs continueront à s’adapter en se formant aux nouvelles méthodes de réparation, sans toujours avoir conscience de ces travaux en amont.

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