S'abonner
Industrie

L'Europe sous la pression de l’ogre industriel chinois 

Publié le 16 février 2026

Par Jean-Baptiste Kapela
7 min de lecture
La Chine représente désormais près de 35 % de la production manufacturière mondiale. Face à cette montée en puissance, un rapport du haut-commissariat au Plan appelle à un "changement de logiciel européen" et propose certaines mesures pour contrecarrer l'offensive industrielle de l’empire du Milieu. 
Chine Europe import export
Près de 55 % de la production manufacturière européenne est exposée à une concurrence chinoise. ©AdobeStock-vchalup

"La Chine ne veut que vendre et rien acheter. Elle est pantagruélique", lance amèrement Nicolas Dufourq, directeur général de Bpifrance. Le 16 février 2026, dans la foulée d’un rapport publié quelques jours plus tôt, le haut-commissariat à la Stratégie et au Plan a organisé une table ronde ayant pour thématique "L’Europe face au rouleau compresseur chinois". Un événement qui a fait salle comble, en présence de Clément Beaune, haut-commissaire à la Stratégie et au Plan, d'Éric Lombard, ex-ministre de l’Économie, d'Alice Ekman, directrice de la recherche à l’EUISS, et d'Alexandre Saubot, président de France Industrie. Pour la première fois, l’ampleur de l’industrie chinoise face à celle des pays européens y est décortiquée. Un document qui sera présenté à Bruxelles dans les prochaines semaines. 

 

"Nous faisons face à une concurrence inédite et à une Chine qui a su, en quelques années, se doter d’un appareil productif d’une ampleur sans équivalent. En peu de temps, nous sommes passés d’une problématique sectorielle à un problème de nature systémique", souligne Clément Beaune. Sans surprise, c’est la capacité chinoise à proposer des coûts de production plus faibles sur des produits dont la qualité ne fait que s’améliorer qui inquiète. L’étude du commissariat au Plan a ainsi passé en revue, secteur par secteur, tous les pays européens, aussi bien sur le marché de l'exportation que sur le marché intérieur.

 

 

"Plusieurs raisons justifient des coûts de production extrêmement faibles en Chine. En premier lieu, le marché chinois fait face à une forte concurrence. Ensuite, l’empire du Milieu propose des coûts d’énergie et du foncier particulièrement bas. Enfin, le pays offre des conditions sociales et environnementales bien différentes de l’Europe. Sans compter les effets monétaires de change qui amplifient cette dynamique", présente l’ex-ministre des Transports.

 

L’automobile, l’arbre qui cache la forêt

 

Bien évidemment, l’automobile est largement présentée comme le patient zéro au cours de cette table ronde, rappelant qu’en trois ans, la Chine a pris la première place des exportateurs mondiaux d’automobiles et concentre près de 40 % de la production mondiale de voitures particulières. Ainsi, les excédents commerciaux automobiles européens sont en repli et 13 millions d’emplois directs et indirects sont menacés. Pays le plus touché, l’Allemagne enregistre d’ores et déjà une destruction nette de ses emplois industriels depuis 2024.

 

"Dans l’automobile, la percée est spectaculaire et nous nous sommes demandé, au cours de la rédaction de notre étude, si ce que l’on observe dans ce secteur est symptomatique de l’automobile ou si ce type de phénomène peut se reproduire dans des pans entiers de notre industrie. Aujourd’hui, c’est une menace systémique pour nos bastions industriels", soulève Thomas Grjebine, économiste, responsable du programme Macroéconomie et finance internationales au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii).

 

 

Le rapport propose plusieurs indicateurs et degrés de menace de la Chine sur l’industrie européenne et les parts de marché qu’elle gagne face aux pays européens. L’étude constate notamment une montée très rapide et récente de la menace chinoise sur les exportations automobiles françaises. En effet, 70 % des exportations automobiles françaises sont à destination de marchés où elles subissent une pression concurrentielle très forte de la part de la Chine.

 

 

 

L’Allemagne subit la puissance commerciale chinoise

 

Tous secteurs confondus, et d’un point de vue macroéconomique, la part de la production manufacturière de la Chine n’a fait qu’augmenter, atteignant désormais près de 35 % de la production mondiale. À l’inverse, l’Allemagne, fer de lance de l’industrie européenne pendant des décennies, ne représente plus que 5 % de la production mondiale. Une dimension qui se mesure aussi au regard des excédents commerciaux. Ainsi, l’empire du Milieu représente aujourd’hui près de 2,5 % du PIB mondial. En reprenant une fois de plus nos voisins d’outre-Rhin, qui brillent depuis 20 ans par leur excédent commercial, leur maximum se situe autour de 0,8 %.

 

Part des exportations européennes menacées par la concurrence chinoise ©Haut-Commisariat à la Stratégie et au Plan

 

Comme pour l’automobile, c’est l’Allemagne qui est fortement impactée par le "rouleau compresseur chinois". Le rapport permet de voir également les avantages comparatifs de chaque pays européen. "Nous voyons pour l’Allemagne qu’aucun avantage comparatif n’était exposé à une forte concurrence chinoise dans les années 2000. Aujourd’hui, ils font face à 100 % d’exposition", alerte le directeur de l’étude. En moyenne, pour tous les pays européens, les écarts entre la production européenne et chinoise sont de 30 % à 40 %. "Des écarts qui vont au-delà de l’industrie et qui se constatent également technologiquement. À court terme, nous ne voyons pas ce qui peut freiner le rouleau compresseur chinois", se désole Thomas Grjebine.

 

Part de la production manufacturière potentiellement menacée à l'import, par pays européen. ©Haut-Commisariat à la Stratégie et au Plan

 

Près de 55 % de la production manufacturière européenne est exposée à une concurrence chinoise "difficilement soutenable à moyen terme". En effet, il est possible de constater une hétérogénéité entre pays européens. En Allemagne et en Italie, la menace concerne respectivement 70 % et 60 % de leur production manufacturière, tandis qu’en France et en Espagne, elle représente un tiers de la production.

 

Droits de douane et dépréciation de l'euro

 

Au regard de ce constat, le pessimisme est de mise. D’autant que les auteurs du rapport citent la production de panneaux photovoltaïques, où la Chine a phagocyté l’Europe, qui n’en produit presque plus. "Encore aujourd’hui, nous sous-estimons la Chine et il y a encore des transferts de technologie. La croissance chinoise touche aujourd’hui le cœur productif de l’Europe, ce qui fait encore l’emploi, le gain de productivité et la capacité d’export des pays européens", précise Thomas Grjebin.

 

Parmi les options proposées, les auteurs du rapport préconisent de "pousser les curseurs existants" et de s’appuyer sur l’arsenal de défense commerciale déjà à l’œuvre, en particulier la question de la préférence européenne pour sécuriser la demande au bénéfice des producteurs européens. "La limite de cette approche, mais qu’il faut continuer de développer, est qu’elle apporte des réponses qui opèrent par nature selon des logiques territoriales et qui sont relativement mal calibrées face à une menace systémique", explique Thomas Grjebine.

 

 

Le rapport propose également de discuter d’un "changement de logiciel au niveau européen", car il semble "peu probable à court terme de compenser par des gains de productivité ou d’innovation des écarts de coûts pour des filières entières exposées à la concurrence chinoise". Pour ce faire, le haut-commissariat à la Stratégie et au Plan songe à mettre en place l’équivalent d’un droit de douane de 30 % vis-à-vis de la Chine ou une dépréciation de l’euro de 20 % à 30 % face à la devise chinoise.

 

"Il est impossible de mettre en place ces options du jour au lendemain. Pour cela, il faut au préalable préparer un rapport de force crédible, qui doit être conditionné à l’accès à notre marché intérieur, qui est notre principale force aujourd’hui", assure Thomas Grjebine. Il est ainsi recommandé aux membres de l’Union européenne de diversifier les sources d’approvisionnement et de réduire les dépendances critiques.

 

"Il faut donc ouvrir le débat encore davantage, comme cela a été fait ces dernières années en France, avec le débat sur le bon niveau de protection. C’est ce que dit ce rapport. Nous avons besoin de réfléchir à une protection qui n’est plus ciblée, sectorielle, ponctuelle, mais bien transversale et systémique, via le bouclier commercial de l’Europe, à côté ou vis-à-vis de la Chine", souligne dans son discours Clément Beaune.

Vous devez activer le javacript et la gestion des cookies pour bénéficier de toutes les fonctionnalités.
Partager :

Sur le même sujet

Laisser un commentaire

cross-circle