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Quel apprentissage?

Publié le 9 janvier 2004

Par Alexandre Guillet
5 min de lecture
Au terme de quatre mois de consultation nationale, le ministère de l'Economie, des Finances et de l'Industrie a présenté son Livre blanc sur la modernisation de l'apprentissage. Un travail de fond précieux qui soulève néanmoins plus de questions qu'il n'apporte de réponses... Moderniser...
Au terme de quatre mois de consultation nationale, le ministère de l'Economie, des Finances et de l'Industrie a présenté son Livre blanc sur la modernisation de l'apprentissage. Un travail de fond précieux qui soulève néanmoins plus de questions qu'il n'apporte de réponses... Moderniser...

...l'apprentissage. Face à l'ampleur de la tâche, Renaud Dutreil, secrétaire d'Etat aux petites et moyennes entreprises, au commerce, à l'artisanat, aux professions libérales et à la consommation, ne se décourage pas et choisit un ton délibérément volontaire : "Mon ambition est de donner un nouvel essor à l'apprentissage, d'en faire la voie royale d'acquisition d'un métier, d'un emploi et d'une responsabilité entrepreneuriale !" Même Jean-Pierre Raffarin, actuel Premier ministre, y va de son couplet d'incitation : "Les petites et moyennes entreprises connaissent depuis plusieurs années des difficultés de recrutement de main-d'œuvre qualifiée, difficultés qui devraient encore s'accroître. Face à ce mouvement, l'apprentissage constitue une réponse privilégiée et représente aussi un enjeu important pour la formation des créateurs d'entreprises de demain." Après avoir consulté les différents acteurs de l'apprentissage, Renaud Dutreil et son équipe ont compilé plusieurs axes de travail dans un Livre blanc intitulé "Moderniser l'apprentissage : 50 propositions pour former plus et mieux". Il convient cependant de préciser que la consultation nationale a concerné des parlementaires, des élèves, des parents d'élèves et des enseignants, mais qu'elle n'a curieusement pas inclus les confédérations syndicales. Un élément qui mérite d'être souligné eu égard au double statut spécifique "élève-salarié" de l'apprenti. D'une manière générale, les cinquante mesures préconisées par le Livre blanc doivent être inscrites dans une perspective à long terme, car le projet de loi sur la formation professionnelle et le dialogue social, piloté par François Fillon, ministre du Travail, n'en retient que quelques-unes. Reste donc à attendre le jeu des amendements et autres circulaires pour avoir une idée plus concrète du tour que prendra le chantier de la modernisation du système de l'apprentissage.

L'apprentissage continue de porter le fardeau d'une image sociale dévalorisante

Au premier chef, le Livre blanc stigmatise l'impérieuse nécessité de revaloriser l'image de l'apprentissage auprès des jeunes et de leurs familles. En effet, une enquête d'opinion conduite au cours de la consultation nationale démontre que cette image reste très négative. Synonyme d'échec scolaire et de cycle court, l'apprentissage est desservi par une image sociale très dévalorisante. Point capital, cette vision est partagée par toutes les catégories socioprofessionnelles. Par exemple, les parents cadres moyens ou supérieurs assimilent l'apprentissage à une "régression familiale", tandis que les parents ouvriers ou employés considèrent que l'apprentissage constitue un blocage à l'ascenseur social qu'ils espèrent pour leur progéniture. Tout en envisageant une possible modification de terminologie, le Livre blanc propose surtout plusieurs solutions pour présenter l'apprentissage "comme une voie de formation réellement diplômante, ouverte sur tous les niveaux et tous les métiers avec des passerelles bien organisées depuis et vers les autres voies de formation". Par ailleurs, le secrétaire d'Etat souhaite élargir le recrutement de l'apprentissage, afin de "permettre à plus de jeunes d'articuler la construction de leur parcours éducatif avec un projet professionnel". En filigrane, on peut comprendre que ce mode de formation va être exploité pour régler, en partie, le problème que posent les 415 000 jeunes Français de moins de 25 ans au chômage, soit 17,5 % du total des chômeurs ! En outre, 150 000 jeunes sortent chaque année du système éducatif sans diplôme, dont 57 000 sans qualification. Si cette voie n'est pas traitée de façon trop "électorale", elle peut effectivement engendrer des résultats positifs. Dans cette même optique - attirer plus de jeunes vers cette filière -, le secrétaire d'Etat prévoit aussi de créer des parcours personnalisés dans l'apprentissage, c'est-à-dire d'assouplir les temps et les contenus de cette formation.

La rémunération des apprentis reste une réelle pierre d'achoppement dans ce projet de modernisation

Le Livre blanc aborde aussi la condition de l'apprenti : "D'une part, il faut améliorer ses conditions matérielles, notamment en évitant les phénomènes de chute de rémunération entre deux contrats successifs et en leur facilitant l'accès aux transports, à la culture, au sport... D'autre part, l'apprentissage doit suivre le mouvement d'ouverture sur l'Europe des autres filières de formation et des entreprises elles-mêmes." Dans ce chapitre, la question de la rémunération est capitale et Renaud Dutreil propose donc une nouvelle grille s'échelonnant de 25 % du Smic à 81 %. Un progrès général, certes, mais qui défavorise les apprentis de niveau V, notamment ceux qui préparent un CAP, "le socle historique de l'apprentissage". Bref, on peut s'interroger sur la pertinence effective d'un projet qui veut simultanément tirer l'apprentissage vers le haut et l'ouvrir à plus de jeunes... Il y a fort à parier que les confédérations syndicales, voire certaines associations influentes, soulèveront cette interrogation en temps voulu. D'autant que certaines d'entre elles qualifient d'ores et déjà cette "énième réforme de l'apprentissage" de régression supplémentaire ! Tout en reconnaissant que le volet consacré au financement du dispositif, qui fait la part belle à la taxe d'apprentissage, propose des pistes intéressantes. Au final, il appert que ce projet de modernisation de l'apprentissage tient plus de l'ébauche de bonne intention que du plan pragmatique doté d'un calendrier d'application.


Alexandre Guillet


 

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