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Aurait-on déjà oublié les promesses du monde d’après ?

Publié le 13 décembre 2021

Par Romain Baly
7 min de lecture
TRIBUNE - Spécialiste du recrutement et chasseur de têtes dans le secteur automobile, Christophe Muyllaert nous livre chaque mois son regard sur l'actualité du monde des RH.
Christophe Muyllaert, Partner Mobilité et Transport chez Agora Search&Consulting.
Christophe Muyllaert, Partner Mobilité et Transport chez Agora Search&Consulting.

 

Alors qu’un nouveau variant nous fait passer directement de la lettre D à O de l’alphabet Grec, nous revenons à des mesures sanitaires qu’on espérait tous derrière nous. En discutant avec certains dirigeants et autres managers, on ne parle pas que de reprise économique ; le Nouveau Normal et l’hybridation de nos modes de travail n’ont pas fini de mobiliser les échanges au sein des comités de direction. Et c’est tant mieux car on aurait pu vite croire que toutes les espérances d’un nouveau monde étaient déjà loin derrière nous.

 

Benoît Serre, vice-président de l’ANDRH (association nationale des DRH), dans sa chronique du 22 novembre 2021 pour Entreprise & Carrière, nous rappelait que si certains espèrent un retour au monde d’avant, "le fait générationnel s’invite avec encore plus d’acuité, car celles et ceux qui entrent en ce moment sur le marché du travail en attendent autre chose que ce qu’ils constatent chez leurs aînés". En effet, qu’on le souhaite ou non, le marché du travail va encore évoluer.

 

Conservateurs et réformistes s'opposent toujours

 

Comme recruteur, ma vision du monde avait changé dès 2007, quand on m’a informé qu’un jeune candidat patientant en salle d’attente était venu avec un surf. Je précise que mes bureaux de l’époque étaient à Neuilly-sur-Seine (92). Oui, les nouvelles générations n’ont pas les mêmes besoins et envies et le feront savoir très vite. Gare donc à l’"attrition collaborateurs" comme on dit pudiquement pour évoquer un turnover des équipes ou une marque employeur à la dérive.

 

Ayant l’opportunité d’animer des comités de direction, force est de constater qu’au sein même de certaines directions générales, "conservateurs et réformistes" s’opposent toujours à l’heure où les collaborateurs recherchent consciemment (ou pas) à assouvir un besoin sécuritaire mis à mal par deux ans de pandémie. Les dirigeants devraient avoir la capacité de prévoir (pour diriger comme dit l’adage) même si, c’est certain, c’était plus simple de manager des équipes avant avec une même unité de lieu, de temps et d’action. Le management par la confiance et les livrables restent une opportunité pour tous et plus encore pour demain !

 

Cadrer ou recadrer pour performer

 

Rappelons-nous un instant l’échelle des besoins de Maslow, dont il y a fort à parier que nous soyons tous descendus d’un échelon, collaborateurs comme managers : manque de reconnaissance pour les uns, renforcement du besoin d’affiliation pour d’autres et, pour tous, un besoin de sécurité, en particulier sur le plan psychologique. En effet, si l’on se réfère à une étude de climat mondiale réalisée chez Google et portant sur 90 000 de ses "googlers" (ses collaborateurs), c’est la sécurité qui vient en tête des besoins exprimés par les collaborateurs à l’issue des confinements avant même la liberté de parole ou d’initiatives, l’impact ou le sens donné au travail. Tout cela pour dire que l’heure (avancée déjà) est au cadrage voire au recadrage car si le travail s’est invité à la maison, la tentation est forte que la maison s’invite aussi sur le lieu de travail, si l’on en fait pas cas.

 

Lire aussi : Le management d’après…

 

En somme : pour performer, aujourd’hui, demain, il faut cadrer ou recadrer, ce que certains managers avaient un peu perdu de vue depuis les confinements successifs, s’efforçant à davantage de bienveillance. A commencer par le règlement intérieur car avec plus de 20 000 accords de télétravail (source ANDRH) signés, le télétravail et donc les organisations hybrides s’installent durablement mais aussi les règles de fonctionnement qui vont avec. Celles-ci doivent pouvoir évoluer (comme notre code du travail, mais c’est un autre sujet). De même, la fragmentation des lieux de travail repose la question même de leur fonction. Finalement, peu d’entreprises ont fait le choix d’un véritable "flex-travail", c’est-à-dire le tout à la carte. S’il s’agit néanmoins de penser au management du travail (plutôt que le management du travailleur), il n’en demeure pas moins que cadrer, fixer les règles et instaurer des nouveaux rituels est aussi important pour ceux qui se posent encore la question si "le télétravail, c’est la fin du bureau", comme l’évoque Sarah Proust dans son dernier ouvrage (Editions de l’Aube - Octobre 2021) autant qu’à ceux qui doivent répondre à la question.

 

Ne pas négliger le contexte

 

Pour les managers, les dirigeants, c’est le temps de fixer ou refixer les règles, de mettre en place de nouvelles normes de fonctionnement, de nouveaux rituels et leur fréquence. La recherche du statuquo est vaine, pour performer, il faut commencer par décider des règles de vie commune et le travail réalisé virtuellement. N’oublions pas non plus le contexte du moment. Alors que la reprise est là, le sentiment du moment, c’est de subir une accélération perceptible comme si on cherchait à rattraper cette maudite année 2020. Comme me disait un professeur il y a près de 30 ans, une phrase de Sénèque qui me sert souvent encore : "Il n'y a point de vent favorable pour celui qui ne sait dans quel port il veut arriver". Il est sûrement important de ne pas négliger le contexte pour mieux anticiper demain…

 

Si l’on se réfère aux travaux d’Harmut Rosa, sociologue Allemand (Accélération : Une critique sociale du temps - Editions La Découverte, 2013), nous sommes en pleine spirale de l’accélération. Celle de la technologie qui entraîne une accélération des rythmes de vie entraînant elle-même une accélération sociale (celle de la diversité, de la mixité, et de nouveaux modes organisationnels…) qu’on le souhaite ou non.

 

Une accélération plus forte qu'avant la pandémie

 

En effet, alors que ceux qui rêvaient d’un monde d’après, ayant eu le temps de ralentir et se poser davantage durant les confinements, se projetaient dans un univers moins contraignant, plus ouvert, plus libre, moins stressant grâce au télétravail et ses économies en temps de transport, force est de constater que nous sommes confrontés à une accélération plus forte encore qu’avant la pandémie ! Avez-vous pu l’observer vous-même, cette spirale infernale ? Beaucoup de mes clients me partagent leur constat laissant à penser que la vitesse d’accélération commence même à les dépasser. Comme si tout allait de plus en plus vite mais trop rapidement…

 

Parce qu’il a permis "d’apporter le bureau à domicile", le digital a mis à mal nos rythmes de vie. Certaines études démontrent ainsi que le temps de sommeil des Français a été réduit entre 1h et 1h30 en 50 ans, selon le baromètre de Santé Publique France. Ainsi, plus on digitalise, plus on comprime les cycles du temps et plus les organisations auront besoin de nouvelles règles, de nouveaux modes de collaboration… Étudiant, je me rappelle la règle des trois huit que je m’imposais pour réviser le Bac : huit heures de travail, huit heures de sommeil, huit heures de détentes et repas.  Et aujourd’hui, ça donnerait quoi ? Nous dormons moins, nous déjeunons et dînons plus rapidement…  Si seulement, cela permettait de prendre le temps… Ne serait-ce pas à cela que devrait servir l’accélération technologique ?

 

Il est temps de passer à l'action

 

Alors que tout pousse à accélérer, repenser l’organisation en considérant les besoins de cadrage sans oublier le contexte d’accélération est sans aucun doute requis. Je me souviens de mon premier employeur, un très grand groupe international, dont l’organisation du travail permettait de réaliser 100 % de son objectif en 80 % de son temps imparti. L’idée était de pouvoir s’impliquer dans des projets transverses évitant ainsi l’effet mille-feuilles dont les mises en œuvre sont rarement finalisées. Si l’accélération offerte par la technologie pouvait nous servir à redonner du temps utile, du temps pour se poser, même du temps à perdre, sinon accélérer pour quoi faire ?

 

Voilà plus près de deux années que nous "évangélisons" quant à l’importance de repenser les organisations et les pratiques managériales dans ce contexte à la fois hybride et d’accélération. Si beaucoup de nos interlocuteurs écoutent avec intérêt, peu sont encore passés à l’action. Pour autant, comme cabinet de conseil, nous sommes chaque jour plus sollicités, le plus souvent juste après la signature des accords de télétravail car c’est là que tout commence…

 

En vous souhaitant de belles fêtes de fin d’année et du temps utile pour ralentir durant la trêve des confiseurs et mieux réaccélérer l'an prochain…

 

Rendez-vous en 2022 !

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