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Industrie

Pourquoi l'automobile européenne a besoin d’investisseurs miniers

Publié le 21 mai 2024

Par Nabil Bourassi
4 min de lecture
TRIBUNE - Alors que l'Europe tente de rattraper son retard dans la production de batteries électriques, le Vieux Continent pourrait rapidement échouer à consolider sa souveraineté industrielle face à une Chine qui contrôle de plus en plus les ressources mondiales en matières premières. Pour Sinead Kaufman, du groupe Rio Tinto, il est impératif que l'Europe réinvestisse dans des projets miniers.
Le contrôle des gisements de lithium sont critiques dans la chaîne d'approvisionnement des batteries électriques. ©jroballo_AdobeStock

Par Sinead Kaufman, Chief Executive Minerals, Rio Tinto

 

Cette semaine a lieu le premier sommet EIT sur les matériaux critiques à Bruxelles depuis l’adoption par l’Union Européenne (UE) du fameux Critical Raw Materials Act (CRMA). Pour l’instant, cette adoption n’a pas encore permis de surmonter le premier défi qui s’impose à l’UE et à son industrie automobile : de trop faibles investissements dans le secteur minier pourraient mettre en péril la transition énergétique de toute la filière. 

 

Car l’écart entre l'offre et la demande se creuse en ce qui concerne les matériaux critiques (lithium, nickel, cobalt, aluminium, etc.) nécessaires à la décarbonation de l’automobile et l’économie tout entière. Le président de Rio Tinto a ainsi récemment déclaré que cet écart d'approvisionnement était « gigantesque » car les investissements miniers en cours sont « des centaines de milliards de dollars en dessous de ce dont nous avons besoin ».

 

Les chiffres montrent l'ampleur du défi pour l’Union Européenne et son industrie automobile

 

Le monde est au bord d'une crise d'approvisionnement : la transition énergétique en cours pourrait en effet requérir jusqu'à 500 % de matières premières critiques supplémentaires d'ici 2050, selon la Banque Mondiale’. Cela équivaut à 3 milliards de tonnes de nouvelles matières premières pour les véhicules électriques, les installations d'énergie renouvelable et les solutions de stockage, entre autres. Le déficit ne concerne pas seulement l'approvisionnement en amont mais également les industries en aval et leurs capacités respectives à livrer leurs produits. L’industrie automobile est ici en première ligne.

 

Or, l'Europe dépend à 75 % de l'importation pour ses matériaux critiques, ce qui sera de plus en plus insoutenable et rendra son économie vulnérable. La Commission européenne a estimé que l'UE aura besoin de 18 fois plus de lithium et 5 fois plus de cobalt en 2030 par rapport à 2020. L'Europe devra donc recycler plus, importer plus et extraire davantage ses propres ressources afin d’assurer un approvisionnement stable en matériaux critiques de ses industries, l’automobile en tête. Il en va de l’atteinte de ses objectifs climatiques d’ici 2040.

 

Les décideurs européens en sont conscients, d'où l'accélération relative du CRMA. Ce dernier fixe à 10 % la part des besoins en matériaux critiques de l’UE qui devra être pourvue par des mines locales, et à 25 % la part qui devra être satisfaite par du recyclage. L’UE devra également assurer elle-même au moins 40 % de la transformation.

 

Des investissements miniers significatifs sont donc indispensables

 

Eurométaux, l'association européenne des producteurs et recycleurs de métaux non ferreux, a annoncé en avril que pour atteindre ces objectifs, il faudrait ouvrir au moins 10 nouvelles mines, 15 usines de transformation et 15 usines de recyclage. Or, toute exploitation minière est un engagement à long terme. Depuis l’obtention des licences et de permis jusqu’à la consultation publique et la construction des infrastructures, un projet majeur peut prendre jusqu'à 20 ans avant d’entrer en exploitation. Et cela requiert des milliards d’euros en capital et en investissements.

 

Qui plus est, ce n'est pas seulement d’investissement financier et infrastructurel dont l'Europe a besoin. Elle doit également développer ses compétences et son expertise, en investissant dans les talents qui dirigeront une nouvelle industrie minière plus moderne et technologique que jamais.

 

Des solutions pourraient être mises en place rapidement

 

Pour que l'Europe soit compétitive et attire les investisseurs du secteur minier, il est urgent de répondre aux défis techniques et commerciaux. L'Europe doit offrir des perspectives de long terme en matière de financement, de gouvernance et d’infrastructures pour être attractive auprès des investisseurs et réduire leurs risques. Un fonds européen dédié aux minéraux critiques serait une étape importante pour encourager l'investissement minier, outre la prise d’engagements clairs en ce qui concerne les critères de financement et le cadre réglementaire.

 

Tout cela doit être fait selon les normes les plus élevées, qui sont essentielles pour obtenir le consentement des populations au développement de mines. Ces normes doivent être uniformes et cohérentes à travers l’UE. Les communautés, les entreprises et tous les acteurs concernés ont besoin de clarté sur ce que sont ces normes pour pouvoir mener à bien des consultations et des investissements productifs.

 

En résumé, l’Europe doit prendre des engagements et passer des engagements aux actes. Un cadre politique audacieux est bienvenu mais ne suffira pas à lui seul si l'Europe veut permettre à son industrie automobile d’atteindre ses objectifs de décarbonation. L’industrie automobile a besoin de mines.

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