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Constructeurs

Voiture autonome : après Apple, les Gafam en retrait ?

Publié le 12 mars 2024

Par Jean-Baptiste Kapela
9 min de lecture
Encore loin de révolutionner le transport automobile, les véhicules autonomes quittent peu à peu le devant de la scène. Les Gafam privilégient désormais l’IA. Néanmoins, les différents projets ne resteront pas au point mort.
Véhicules autonomes Gafam
La filiale de Google, Waymo, a noué des partenariats avec plusieurs constructeurs comme Stellantis, le groupe Renault ou encore Jaguar. ©Waymo

Souvenez-vous… Dans les années 2010, on ne parlait pas encore de voiture électrique, mais de voitures sans chauffeurs et sans volant. C'était le rêve fou du véhicule autonome qui devait alors révolutionner l'automobile et ses usages. En 2024, force est de constater que le sujet reste du domaine du fantasme.

 

Le nombre de projets s'est réduit comme peau de chagrin depuis plusieurs années, mais le débat a pris une autre dimension avec l'annonce par Apple de l'abandon de son "projet Titan" qui devait concevoir une future Apple Car. Près de 2 000 personnes travaillaient dessus, selon des sources anonymes relayées par l’agence de presse Bloomberg.

 

Mais les géants de la Tech n'ont pas tous abandonné leurs ambitions. Au contraire, leur appétit s'aiguise à mesure que le centre de gravité de la chaîne de valeur automobile se déplace vers les nouvelles technologies embarquées. Il est possible de le constater avec les services digitaux initiés de longue date par Apple CarPlay et Android Auto. Mais ce n’est pas suffisant pour des entreprises qui souhaitent rester dans le coup.

 

"Le business model de l’entertainement dans la voiture, et plus largement dans les modes de transport, a énormément de potentiel. Imaginez ce service dans un véhicule autonome… Il s’agit certainement du prochain marché où la digitalisation s’intégrera et où des contenus pourront être achetés. Le prochain cycle de croissance des Gafam se trouve dans les véhicules autonomes", assure Bruno Mendes Da Silva, fondateur de Heex, start-up créée en 2019, spécialisée dans le traitement des données de véhicules autonomes.

 

L’IA, un marché fiable à court terme

 

L’une des raisons de l’arrêt du projet "Titan" par Apple avancé par les sources de nos confrères de Bloomberg, serait une réorientation stratégique de la firme à la pomme sur l’IA, beaucoup plus à la mode auprès des investisseurs. Microsoft a ainsi racheté Open AI, l’entreprise à l’origine de ChatGPT, Google a lancé Bard, Amazon s’est aussi attaqué au sujet. Face à ses concurrents, Apple, à l’origine de SIRI, ne compte pas se laisser distancer sur ce marché.

 

"D’un côté, il y a des projets de véhicules autonomes qui patinent et de l’autre, l’IA amène un autre type de business model, avec une adoption plus simple et un fort engouement. Ces entreprises vont là où les investisseurs sont" souligne Bruno Mendes Da Silva.

 

Mais ce gros plan sur l’IA ne veut pas dire pour autant que les véhicules autonomes seront mis aux oubliettes. "Les véhicules autonomes sont actuellement dans le creux de la Gartner Hype Cycle (courbe qui trace la trajectoire de maturation d'une technologie, NDLR), là où l’IA est à son pic. Ils touchent le fond avant de remonter. Si nous prenons l’IA, actuellement, tout le monde parle de cette technologie, mais il n’y a pas réellement d’application précise, même si je suis convaincu qu’elle sera utile, affirme Alexandre Marian, directeur associé chez Alix Partner. Les deux sujets sont traités et avancent à leur propre rythme."

 

Un abandon du véhicule autonome ?

 

Il ne faut pas oublier qu’Apple a mis fin à son projet de véhicule autonome à plusieurs reprises avant l’annonce du 28 février 2024. "Rien ne dit qu’Apple ne reviendra pas sur le véhicule autonome un jour", souligne le directeur associé d’AlixPartner. Si le véhicule autonome en tant que tel s’est fait discret durant le CES de Las Vegas, il n’en était pas pour autant exclu. Alexandre Marian a ainsi constaté que lorsque des produits étaient associés à la conduite autonome, du partenariat était tissé en arrière-plan avec des constructeurs ou des Gafam.

 

"Les véhicules autonomes ne sont plus sur le devant de la scène, et l’IA se retrouve sous le feu des projecteurs. C’est plutôt bon signe pour certains acteurs du véhicule autonome. Cela leur permet d’avancer discrètement, et nous ne sommes pas à l’abri que de nouvelles technologies arrivent sur le marché sans qu’elles n'aient été anticipées", analyse Alexandre Marian.

 

"Je pense sincèrement que le véhicule autonome arrivera par un acteur technologique et non par l’industrie historique de l’automobile. Les constructeurs ne peuvent pas se décréter développeurs technologiques, car il s’agit d’un état d’esprit qu’ils n'ont pas naturellement, explique Bruno Mendes Da Silva. Il y a aussi un peu de cynisme. Nvidia a pris 300 milliards de dollars de valorisation quand ils ont annoncé se mettre sur l’IA générative. Quand vous êtes le directeur général d’Apple et que vous voulez toujours être compétitif sur les marchés financiers, il faut faire les mêmes annonces que vos concurrents pour ne pas perdre la confiance de vos investisseurs."

 

Les yeux plus gros que le ventre ?

 

L’arrêt du projet "Titan" est le symptôme d’une perte de vitesse du sujet du véhicule autonome. "J’ai le sentiment que l'industrie du véhicule autonome commence à péricliter ces quatre dernières années. Il y a de plus en plus d’entreprises qui ferment, d’autres qui ne parviennent pas à se consolider parce qu'elles n’ont pas réussi, après des milliards de dollars investis, à délivrer un produit déployable en masse", justifie Bruno Mendes Da Silva. Son entreprise travaillait d’ailleurs principalement sur la voiture autonome, mais Heex s’est adapté en s'élargissant dans d’autres domaines comme les drones, le ferroviaire ou encore les véhicules industriels.

 

"Les Gafam se sont penchées sur la voiture autonome. Sauf que proposer un véhicule, c’est dur à produire et à commercialiser. Je pense qu’ils s’en rendent compte. Ils ne sont toujours pas en mode commercial, et il faut avoir les poches sacrément profondes pour dépenser des milliards sans attendre le moindre retour et persévérer malgré tout", renchérit Alexandre Marian. Les acteurs de la Tech ont énormément de ressources dans la digitalisation et la programmation, avec des équipes rodées sur l’aspect « Software Defined Vehicule ». Cependant, il ne faut pas négliger l’aspect « hardware »".

 

Des accidents qui jettent un froid

 

Au départ, le véhicule autonome représentait la promesse d'un gage de sécurité. Mais au fil des années, ils ont progressivement montré leurs failles. Le dernier en date, dramatique, implique un véhicule autonome Cruise, qui a continué sa route en ne détectant pas une piétonne percutée précédemment par un véhicule à San Francisco. Un événement qui s’ajoute à d’autres, qui ont poussé les autorités californiennes à suspendre les essais de la filiale de GM sur son territoire. Les véhicules autonomes Cruise avaient d’ailleurs déjà été impliqués dans divers accidents depuis leur mise en service.

 

"Depuis l’accident de Cruise, il y a comme un arrêt des projets sur le véhicule autonome. D’ailleurs, j’ai pu le constater au CES de Las Vegas où, en dehors de certains équipementiers, le sujet s’est fait discret", observe Alexandre Marian. Dans une interview accordée à La Tribune, Bruno Mendes Da Silva précisait qu’un véhicule autonome était 17 fois moins sûr qu’un automobiliste. Même Apple a été confronté à des accidents.

 

A lire aussi : Valeo croit toujours aux véhicules autonomes

 

Si le projet d’Apple se faisait dans le plus grand secret, il n’empêche qu’un accident impliquant l’un de ses prototypes de véhicule autonome sur les routes californiennes a révélé l'existence de son projet Titan en 2018. Même un Tesla n'est pas à l'abri.

 

"La complexité principale des véhicules autonomes, c’est lorsque vous êtes sur route ouverte. Vous pouvez imaginer tous les scénarios possibles, l’être humain est imprévisible. C’est la plus grande difficulté du véhicule autonome", précise le fondateur de Heex. Ainsi, Waymo a abandonné l’idée de commercialiser aux particuliers ses véhicules autonomes en 2016, pour proposer un service de transport. Ce dernier étant visiblement le modèle privilégié par les Gafam pour mettre en circulation et à l’essai de manière "sécurisée" leurs véhicules autonomes.

 

Du mal à déléguer

 

Produire la voiture et maîtriser l’aspect sécurité du véhicule électrique relève de l’expertise des constructeurs. Naturellement, les Gafam se sont rapprochés de ces derniers. Waymo a noué des partenariats avec Stellantis (FCA en 2020 et 2016), le groupe Renault (2019) ou encore Jaguar (2018). Selon un média coréen, en 2021, Apple se serait "discrètement rapproché" de Hyundai-Kia pour la production éventuelle de sa voiture dans une usine Kia de Géorgie, aux États-Unis.

 

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Des rapprochements inévitables sur le hardware, qui laissent peu de place aux prestataires externes. Ce qui ralentit le processus de commercialisation. "Les Gafam se rendent compte qu’ils doivent changer de stratégie. Et c’est une bonne chose. Quand nous avons créé Heex en 2019, c’est le discours que nous tenions. Si l’écosystème du véhicule autonome reste ainsi, cela ne fonctionnera pas", assure Bruno Mendes Da Silva.

 

Selon l’entrepreneur, les Gafam ont tout intérêt à agir comme des constructeurs en s’ouvrant à des équipementiers. "Toutes les entreprises technologiques qui travaillent sur le véhicule autonome ont voulu tout garder en interne et n’ont pas créé d’écosystème d’entreprises autour d’elles pour les aider, faire des économies et augmenter la productivité. Ces entreprises ont eu tellement d’argent qu’elles n'ont jamais considéré des spécialistes comme nous pour soutenir leur développement et mettre des véhicules sur la route. 400 milliards d’euros ont été investis et aucun écosystème n’a été créé. Ces entreprises menées par des ingénieurs n’ont pas de visibilité commerciale".

 

Tous les Gafam se sont tournés vers le véhicule autonome

 

Google initie le mouvement dès 2010, en annonçant en grande pompe avoir trouvé un système de conduite automatique pour pouvoir faire émerger un véhicule autonome. À l’époque, six Toyota Prius et une Audi TT ont été mis à l’essai. Et ces derniers furent concluants, comme le souligne un article du New York Times à l’époque : "Les sept voitures d'essai ont parcouru 1 000 miles (1 609 km) sans intervention humaine et plus de 140 000 miles (225 308 km) avec un contrôle humain occasionnel. [...] Le seul accident, selon les ingénieurs, est survenu lorsqu'une voiture de Google a été emboutie alors qu'elle était arrêtée à un feu rouge". En 2016, la division de Google X (centre de R&D) allouée aux véhicules autonomes devient Waymo.

 

Une forme de ruée vers le véhicule autonome vient d’être lancée. Qui dominera ce marché, trouvera la poule aux œufs d’or ? Naturellement, les constructeurs se lancent aussi sur le sujet à l’image de Volvo, Honda ou encore BMW. Mais les autres membres des Gafam ne comptent pas se faire distancer si facilement. En dehors de Facebook, tous se sont engagés dans des projets de voiture autonome. À commencer par Microsoft qui s’investit largement dans la filiale de General Motors, Cruise, et qui se pose en principal rival de Waymo. Amazon, de son côté, a racheté la start-up Zoox en 2020, fabricant de navettes autonomes.

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