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Constructeurs

Fujio Cho : Une réussite à la japonaise

Publié le 28 mai 2004

Par Alexandre Guillet
7 min de lecture
Après avoir fait ses classes pendant quatorze ans dans les services généraux de Toyota, Fujio Cho est devenu l'un des disciples de Ohno Taichi, l'homme du Toyota Production System, avant de gagner ses galons de manager aux Etats-Unis, où il mènera à bien l'implantation de la première usine 100 % Toyota....

...Humble, avenant, chantre du consensus, il est l'incarnation de l'entreprise qu'il dirige, mondial et local à la fois.

Lorsqu'il entre chez Toyota en 1960, Fujio Cho a 23 ans. Il n'est pas ingénieur et ne dispose que d'un modeste diplôme de droit de l'université de Tokyo. Il passera quatorze ans à travailler dans les services généraux où il apprendra les rouages de l'entreprise tout en grimpant lentement les échelons. En 1974, il se spécialise dans le système de production et devient l'un des directeurs de la division contrôle de production, sous la tutelle du très intimidant Ohno Taichi, ancien vice-président et surtout "gourou" du fameux Toyota Production System. "Il était très sévère, se souvient Fujio Cho, mais c'est grâce à lui que j'ai pu comprendre la grande importance que jouaient la fabrication et la formation des hommes." En 1987, il part aux Etats-Unis prendre la vice-présidence de TMM, Toyota Motor Manufacturing. Même si la marque a vendu son premier véhicule aux Etats-Unis en 1957, l'internationalisation de sa production n'en est encore qu'à ses prémices : à cette date, Toyota produit près de 4 millions de véhicules au Japon et à peine 200 000 à l'étranger. Depuis 1984, la marque partage avec GM une usine d'assemblage en Californie, mais les méthodes de management japonaises n'y ont pas encore cours. La mission de Fujio Cho est donc claire : participer à la création de la première usine américaine 100 % Toyota et y développer le Toyota Way. "C'était tout au début de l'internationalisation de Toyota, se souvient Fujio Cho. Dans un contexte étranger comme celui-ci, j'ai rencontré beaucoup de difficultés pour faire en sorte que la méthode de production Toyota prenne racine." Pas question pour lui de l'imposer, il veut adapter les méthodes japonaises à l'esprit américain en instaurant toujours le consensus. Il cherche à comprendre, il interroge, il écoute. C'est ainsi qu'il laisse derrière lui l'image d'un homme humble, à la personnalité agréable et au sourire encourageant, aussi à l'aise dans un atelier d'usine que dans une salle de réunion. Sa méthode fonctionne : il est nommé président de TMM en fin d'année 1988, quelques mois après l'ouverture à Georgetown, au Kentucky, de la première usine d'assemblage 100 % Toyota aux Etats-Unis. Depuis, les choses ont bien évolué : le constructeur dispose de quatre usines d'assemblage en Amérique du Nord et a débuté la construction de trois nouveaux sites, à Huntsville (Alabama), Baja California (Mexique) et San Antonio (Texas). Toyota emploie près de 34 000 personnes aux Etats-Unis, soit 13 % de son effectif total, y investit chaque année près de 14 milliards de dollars et y achète pour près de 20 milliards de dollars auprès de fournisseurs locaux.

A son départ, une standing ovation de dix minutes

En 1989, l'internationalisation de Toyota est en marche et Fujio Cho en est l'un des principaux acteurs. La production à l'étranger est passée à près de 500 000 unités tandis que la production domestique stagne autour des 4 millions. Fujio Cho restera sept ans aux Etats-Unis avant d'être appelé à d'autres fonctions au Japon en 1994. Il en garde un très bon souvenir : "Ce fut une expérience formidable et j'ai pu gagner l'amitié de beaucoup de personnes dans ce pays." N'étant pas homme à refuser une invitation, il ne manquait aucune des réunions du Rotary Club, n'hésitait pas à se mêler au staff américain de l'usine pour boire une bière, regarder un match de boxe ou passer un week-end à la pêche, activité qu'il apprécie tout autant que le golf. Lorsqu'il quitte Georgetown, il y laisse son empreinte. Il a mené l'entreprise là où il voulait aller tout en recueillant l'adhésion des employés qui lui font une standing ovation de dix minutes. Quant à ses proches collaborateurs de l'époque, ils ne tarissent pas d'éloges à son égard : authentique, ouvert, l'homme sait se faire apprécier à tous les échelons. En 2002, lors du congrès de la Nada à la Nouvelle-Orléans, Fujio Cho recevra l'une des plus prestigieuses récompenses de l'industrie automobile, "the Automotive Hall of Fame's Industry Leader of the Year".

Un goût marqué pour la France

Et l'Europe dans tout ça ? Lorsque Fujio Cho retourne au Japon, en 1994, cela fait deux ans que Toyota a commencé à produire des véhicules au Royaume-Uni, à Burnaston. A cette époque, l'usine fabrique moins de 93 000 véhicules, des Avensis et des Corolla, alors que sa capacité en autorise le double. En France, les quotas d'importation limiteront les volumes de ventes de la marque jusqu'en 1997. Fujio Cho, avant de s'intéresser à la France pour des raisons professionnelles, l'appréciait déjà à titre personnel. "Pour beaucoup de Japonais, la France est un pays de rêve, explique-t-il. Moi-même, je m'intéressais depuis ma jeunesse à la littérature, à la peinture et au cinéma français. Plus j'étais en contact avec la culture française, plus je l'appréciais." La cuisine française fait également partie de ses goûts, "en particulier le vin, le fromage bleu et le sel, qui ne manquent jamais dans notre cuisine".

La rencontre avec Jean-Martin Folz

C'est un an avant l'implantation de Toyota à Valenciennes, en 2001, qu'il va rencontrer Jean-Martin Folz. "C'était lors d'une réunion professionnelle, se souvient Fujio Cho. J'avais beaucoup de respect pour lui, notamment pour les résultats impressionnants que son groupe affichait dans un marché européen morose. Je souhaitais avoir l'occasion de travailler avec lui." Ce sera chose faite avec la collaboration au sein de l'usine de Kolin, pour la production en commun de petits véhicules. Un partenariat important mais ciblé sur un objectif précis, qui n'associe les deux groupes que pour le meilleur, chacun se chargeant de ce qu'il fait le mieux : les achats pour PSA Peugeot-Citroën et l'organisation pour Toyota. Les deux groupes et les deux patrons apprennent à se connaître, à travailler ensemble pour, peut-être, signer d'autres accords dans le futur. Les deux hommes partagent une certaine discrétion et un goût pour le bon vin, Jean-Martin Folz invitant l'amateur de bourgogne qu'est Fujio Cho à se faire décerner le titre de commandeur du Tastevin. "Je ne savais pas très bien ce que voulait dire Tastevin, reconnaît Fujio Cho. J'ai néanmoins répondu favorablement à l'invitation de Monsieur Folz qui a bien voulu m'accompagner. C'était une expérience formidable."
Près de quinze ans après la fin de la période des quotas, Toyota est presque devenu un constructeur national, avec un tiers de ses ventes en France assemblées localement. D'autant que le design des véhicules dédiés au marché européen est défini à Sophia Antipolis.

Devenir le premier constructeur mondial

Devenu président de Toyota en 1999, Fujio Cho n'a eu de cesse de poursuivre le chemin qu'il avait commencé à tracer aux Etats-Unis : "Notre politique est de faire des véhicules qui répondent aux attentes des clients et la meilleure façon de le faire est de produire localement". Affichant des résultats commerciaux et financiers qui lui valent aujourd'hui d'être nommé Homme de l'Année 2003, Fujio Cho est loin de s'endormir sur ses lauriers : il ambitionne d'accroître ses ventes mondiales de 4 % en 2004, à 7,08 millions de véhicules, soit 2 % de mieux au Japon (2,36 millions d'unités) et 6 % de mieux à l'étranger (4,72 millions d'unités). Fujio Cho s'est fixé pour objectif une part de marché mondial de 15 %, contre 10 % aujourd'hui. Cet objectif, c'est tout simplement la première place des constructeurs.


Xavier Champagne

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