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Constructeurs

Automechanika Istanbul : l’export au féminin

Publié le 15 juin 2015

Par Hervé Daigueperce
9 min de lecture
Lors du salon des pièces et services automobiles en Turquie, les jeunes femmes françaises étaient presque majoritaires sur le pavillon français. Insolence ou irrésistible passion ?
Lors du salon des pièces et services automobiles en Turquie, les jeunes femmes françaises étaient presque majoritaires sur le pavillon français. Insolence ou irrésistible passion ?

Madame la Consule Générale de France à Istanbul, Muriel Domenach, exprimait un petit air désabusé et las à l’évocation, sur de nombreux médias français, des troubles et craintes dans ce pays bien dangereux nommé Turquie. Sans s’autoriser quelques remarques désobligeantes que son statut de diplomate bien maîtrisé n’encourageait pas, Madame la Consule Générale de France à Istanbul ne comprenait pas, lors de la réception organisée dans sa Maison de France par Business France et son équipe, pour favoriser les relations commerciales entre groupes français comme Renault et Valeo, ou encore les entreprises exposant sur Automechanika et les acteurs de l’économie turque, venus nombreux, Madame la Consule ne comprenait pas donc, pourquoi autant de violence gratuite présidait à tout reportage, tout commentaire, toute exégèse (rapide) sur la situation en Turquie. Un sentiment très partagé par les représentants export des sociétés françaises, à commencer par les femmes que leurs amis et familles avaient déconseillé de se rendre dans un pays aussi peu sûr… Et pourtant, un pays en pleine expansion et au fort potentiel.

L’export, une vocation ?

Avant de jeter par terre les anathèmes lancés en France contre certaines régions du monde (dont on n’ignorera pas, cependant, les risques, comme dans notre pays d’ailleurs), arrêtons-nous quelques instants sur ce qui a poussé les femmes commerciales à se lancer dans l’export. “J’ai toujours trouvé plus intéressant de partager des expériences et de bénéficier d’une approche différente plutôt que de n’avoir qu’une vision française du business. Que ce soit ici, ou dans les pays de l’Est, on se retrouve avec des gens d’une ouverture d’esprit plus importante et quel challenge ! On apprend tellement de choses tous les jours” commence Véronique Auger, coordinatrice marketing et ventes de Record France, avec un grand sourire tranquille. “L’export s’avère un challenge important qui nécessite de s’adapter, d’être très ouvert, d’avoir une bonne connaissance des pays, de bien comprendre leurs façons de fonctionner et surtout de savoir écouter”. Une vision partagée par une nouvelle dans la profession, et pour la première fois en Turquie, Ashley Broman, assistante ventes export, Efi Automotive : “J’adore les langues étrangères, et j’ai la double nationalité franco-américaine. Le commerce international m’a attirée tout de suite, pour poursuivre la pratique des langues, et aussi pour rencontrer d’autres personnes, d’autres cultures et de la diversité, chacun travaillant d’une manière différente. Et le secteur automobile semble plus ouvert aux femmes” commente celle qui reconnaît préférer travailler tout de suite, plutôt que de courir après d’autres diplômes. Pour Mélanie Hervouët, au développement des ventes à l’international d’Accord Lubrifiants (Kennol), l’attrait des langues et des échanges, de la découverte d’autres cultures s’avère tout aussi fort, quant à Léa Morihain, responsable grands comptes aussi chez Accord, sa passion se conjugue avec un objectif détonnant : “J’ai envie que dans 50 ans, tout le monde connaisse Kennol, que la marque entre dans le patrimoine pour la postérité !” Un défi enthousiasmant pour tout jeune ! Aussi, écoutons-nous, avec grand intérêt, l’avis d’une autre jeune femme, dans ses six premiers mois d’export chez ACGB (réservoirs d’automobiles en aluminium, N.D.L.R.) : “c’est la première fois que je suis sur un salon à l’export, je ne connaissais pas bien et cela me plaît”, énonce Adelaïde Rault, certes en alternance chez ACGB, mais diplômée d’un master en commerce international et qui avoue “bien aimer communiquer avec les gens, apporter et recevoir, et découvrir d’autres cultures, connaître d’autres choses. Mais tout ceci est-ce bien raisonnable, est-ce bien du ressort d’une femme ?” ont-elles toutes entendu…

Plus facile d’être une femme ?

A la question “est-il plus facile d’être une femme pour exercer un tel métier”, les réponses ne tardent pas à venir, sans équivoque, parfois avec quelques divergences, mais toujours avec une grande sincérité. Pour Catherine Cirrotto, directrice des ventes Amérique du Sud de Klas (société turque), qui a rejoint les rangs de l’export pour les mêmes raisons - et pas forcément dans des pays faciles comme l’Algérie, même si elle œuvre aussi en Amérique du Sud, “Il faut savoir se faire respecter. Au début, c’est assez difficile, par exemple, dans les pays arabes, il est nécessaire de dire ou faire comprendre en préambule, “je fais mon travail, oubliez que je suis une femme””. Alors quand on lui demande si c’est plus facile, elle rétorque, “non, parce que certains hommes pensent pouvoir en profiter et obtenir davantage. Il faut être prudent et mettre des garde-fous”. Alors que Tiphaine Bugnot responsable du pavillon Business France, y voit un avantage, mâtiné cependant, de quelques obligations : “C’est un avantage, mais il faut travailler deux fois plus qu’un homme surtout dans l’industrie, il faut maîtriser son sujet et ne jamais être en faute notamment sur une question technique, y compris sur l’installation d’un stand !” Mais elle reconnaît, que “dans les négociations, c’était plus facile, je vendais tout le temps et là, je n’ai pas de soucis pour signer des prestations annexes”. Parce que c’est une femme, ou parce que c’est une commerciale très compétente ? Sans doute les deux, tempère Véronique Auger qui commente : “Je n’ai jamais ressenti le fait d’être une femme comme un problème. Cela permet au contraire un contact différent et toujours respectueux. Je n’ai jamais subi un manque de respect mais il faut toujours être très professionnelle.” Et d’ajouter, non sans un petit sourire : “En étant française, j’ai plus de chance, car la vision de la France à l’étranger, c’est la mode, le savoir-faire, le savoir-vivre, la qualité. Indéniablement, c’est un plus”.

Mais Ashley Broman mettra un bémol : “Cela dépend de la zone géographique, des marchés, je ne pense pas que je pourrais travailler en Arabie Saoudite, par exemple. Maintenant, je ne nie pas qu’il y ait beaucoup d’a priori”. Du côté de chez Kennol, être une femme à l’export, apporte, au contraire, beaucoup : “il est beaucoup plus facile de faire de l’export pour une fille, il y a une dimension affective qui se crée avec le client. Un côté un peu protecteur, plus porteur de confiance et aussi plus direct”, juge Léa Morihain. Véronique Auger ajoutera que “dans un métier automobile très masculin, être une femme permet d’apporter une vision différente très appréciée, mais n’exclut pas les bases du métier en termes de négociation, les compétences, la crédibilité, le savoir écouter. Pour tout cela, il n’y a pas de différence entre une femme et un homme, ce qui fait la différence, c’est d’apporter la solution !”

La Turquie, terre de tous les dangers ou terre d’accueil ?

La question étonne Tiphaine Bugnot, qui, la veille, après l’aménagement des stands, a guidé sa petite troupe pour aller dîner dans un restaurant stambouliote traditionnel et qui reconnaît que les distributeurs turcs sont un peu ses “chouchous”, “qui aiment les Français et la culture française”. Et d’annoncer “qu’il serait enthousiasmant de créer les “Trophées des Femmes de l’Export Automobile” (un projet que nous suivrons, N.D.L.R.). Auxquels participera, nous en sommes convaincus, Léa Morihain qui replace les éléments dans le contexte : “je n’ai aucune crainte ici, je dirais même que c’est encore plus intéressant d’être en Turquie parce que c’est au carrefour de nombreuses cultures, Moyen-Orient, Europe, Afrique… le business y est très riche même s’il est dur car l’offre est pléthorique en tout et que le prix est disputé plus qu’ailleurs.” Léa Morihain rappelle que c’est le bon sens qui préside à toute chose : “La situation géopolitique détermine nos actions, nous n’irons pas dans certaines régions du monde aujourd’hui, parce qu’il y a des conflits ou des attentats à répétition. Dans d’autres, nous savons que les femmes ne sont pas les bienvenues mais partout ailleurs, c’est un vrai plaisir de rencontrer des personnes différentes.” Question Turquie, Véronique Auger y voit un vrai décalage entre ce que l’on raconte, par exemple, en France et ce qu’on y vit : “La perception via les métiers, nous décrit un pays à risque, pas forcément ouvert, a priori très dangereux alors que c’est un pays dynamique plutôt ouvert et très jeune. Les personnes que nous rencontrons sont très professionnelles, disposent de toutes les connaissances nécessaires, ce sont de vrais professionnels, je le vois en échangeant avec les distributeurs. J’ai été très surprise de ce décalage entre ce que disent les médias et la réalité, cela a constitué une très bonne surprise pour moi”. Et de conclure en annonçant qu’elle est très excitée à l’idée de “l’ouverture prochaine de l’Iran, et d’un possible salon à Moscou”. Pour l’heure, le sujet qui passionne Catherine Cirrotto, c’est plutôt l’Afrique du sud mais elle regarde quand même du côté de l’Iran, car “jusqu’ici, les Iraniens venaient en Turquie pour le business”. Quant aux craintes de se déplacer en Turquie, elle y répond ainsi : “L’export est un métier à risque mais passionnant. Il m’est arrivé de travailler dans des pays dans lesquels des bombes étaient tombées la veille mais ici en Turquie, je n’éprouve aucune crainte. Il n’y a pas de problèmes. Que ce soit ici ou en France ou à Buenos Aires, à certains moments, et dans certains quartiers, il ne faut pas aller. C’est du bon sens. Pour le reste, le négoce international n’a pas de religion et ne fait pas de politique”. Cependant, les a priori peuvent avoir la vie dure. En attestent les propos confiés par Adelaïde Rault : “Je reconnais que j’avais un peu peur en venant ici, car tout le monde me disait que c’était un pays à risque, que les hommes ne respectaient pas les femmes ici. Mais à ce que je vois, on échange normalement, il n’y a pas de problème pour communiquer.” Un constat que partage Ashley Broman, “Tout va bien ici, cela fonctionne bien et tous les a priori disparaissent, c’est comme la France”, pendant que la responsable de la communication d’Efi Automotive, Clara Hardan regrette une seule chose, de n’avoir pas plus de temps : “Le pays est très accueillant, on reviendrait bien faire du tourisme. J’avais une bonne image et cela se confirme. Les Turcs sont très agréables, très polis et respectueux, et il n’y a pas de problème en tant que femme dans ce pays”. Ce sont les femmes qui le disent… Alors arrêtons de dire que la Turquie ceci, ou cela quand c’est la peur de ne pas réussir qui empêche certaines entreprises de ne pas tenter l’export dans cette région aux confluents de l’Europe et de l’Orient. Et ça, ce sont les hommes qui ne vous le disent pas !
 

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